Maître assistant de littérature française à la Faculté des lettres de Genève, Jacques Berchtold est un chercheur aussi modeste qu'inventif. Il aurait pourtant de quoi pavoiser puisque, avant d'être couronné en juin du deuxième Prix Hélène et Victor Barbour (d'un montant de 10 000 francs) pour son travail de doctorat sur les séjours en prison dans les romans, il avait déjà publié chez Droz deux ouvrages remarqués: dans Des Rats et des ratières (1992), il pistait la figure du rongeur à travers de grands textes, de saint Augustin à Racine; et dans le collectif Echiquiers d'encre (1998), il transformait la littérature mondiale en un grand jeu de cases.

Du ratage menaçant l'écrivain (ou le critique) au séjour en prison, en passant par le désastre symbolique des échecs, il n'y a qu'un pas. Aujourd'hui, c'est donc sa thèse, Homo in carcere. Etudes des séjours en prison dans le genre romanesque. Prolégomènes à une lecture de «Jacques le fataliste», qui lui vaut une double reconnaissance académique et l'assurance d'être prochainement édité, toujours chez Droz: fruit mérité de longues années de travail et d'une réécriture drastique, au printemps 1998, pour réduire d'un quart les 800 pages de son manuscrit originel.

Le Temps: – Pourquoi avoir choisi ce thème de la prison, qui vous a accaparé si longtemps?

Jacques Berchtold: – Il me semblait bon que des affinités existent entre le sujet et le travail de ma thèse: je l'ai inscrite en 1984, cela représente donc quinze ans de ma vie – même si j'ai fait beaucoup d'autres choses entre-temps (l'organisation de plusieurs colloques, notamment). De la même façon qu'on devient claustrophile en prison, on a toujours de bonnes raisons de ne pas terminer sa thèse…

»Un critique est un homme de cabinet, qui travaille enfermé: il me semble qu'on vit mieux ce sentiment quand on l'explicite. Au début, devenir chercheur n'allait pas de soi pour moi, dans la mesure où cela implique une coupure de la vie: il y a un sentiment d'exil à être chercheur en littérature. J'ai d'abord été tenté par le jeu très cérébral des échecs, intérêt que j'ai recyclé dans mes Echiquiers d'encre: ce qu'on manque dans la vie, on le cherche dans la création des autres. J'ai aussi rêvé d'être écrivain, en élaborant un grand roman sur Jonas – encore un prisonnier!

– Quel a été le point de départ d'«Homo in carcere»?

– Relisant pour un séminaire Le Paysan parvenu et Jacques le fataliste, j'ai été frappé par le fait que les protagonistes sont très souvent menacés d'être envoyés en prison et qu'ils l'acceptent pleinement, comme une part de leur destin. Devant le juge, l'accusation reposant alors sur des témoignages, il s'agissait pour le prévenu de convaincre le magistrat de son innocence par l'éloquence. Cela fait du candidat potentiel à la prison une sorte de frère de l'écrivain, qui doit savoir lui aussi mettre la rhétorique au service du discours et convaincre le lecteur qu'il dit la vérité.

– L'originalité de votre essai, c'est précisément de lier l'étude des séjours en prison à celle de l'évolution du genre romanesque: comment cela?

– Mon sujet est là en effet: l'étude des scènes d'emprisonnement de seize fictions en prose des XVIIe et XVIIIe siècles, du roman picaresque à Diderot, m'a conduit à mettre en lumière la solidarité entre cet accident de parcours quasi inévitable dans le «jeu de l'oie» de l'existence humaine, et la forme littéraire qui en rend compte.

»Le roman, occupé à «courir vivement sur des sentiers couverts de ronces», selon la formule de Diderot, est un genre bâtard, rebelle, indéfini, mobile, en quête incessante d'identité. Dans ces seize œuvres, dont un certain nombre appartiennent au panthéon de l'histoire littéraire (ainsi Gil Blas, Manon Lescaut, Candide ou Jacques le fataliste), j'ai établi un lien de corrélation entre la réflexion menée sur l'homme confronté aux prisons et l'essor du genre romanesque. Même clandestin, menacé de plagiat, en butte à la censure, le roman donne l'exemple de la liberté de pensée: c'est un laboratoire d'idées et de formes nouvelles.

– Que préférez-vous, de la redécouverte d'œuvres ignorées ou de la relecture des chefs-d'œuvre?

– Influencé par l'Ecole de Genève qui conduit à se concentrer sur la haute littérature, j'ai choisi de m'attarder sur ces moments de basse littérature que sont les séjours en prison, avec la peinture de réalités habituellement ignorées par la haute littérature: la fonction excrémentielle, la faim, la confrontation avec des brutes, les jurons et les blasphèmes. Il y a là comme une réécriture triviale de la descente aux enfers épique. L'espace minimal de la cellule ne laisse pas beaucoup de latitude pour en varier les représentations; jouer avec ce facteur répétitif permet de dégager des constantes dans des œuvres que presque deux cents ans séparent.

»Pour la validité de ma démonstration, mon corpus assez vaste comporte aussi des œuvres mineures, mais c'est bien sûr aux œuvres majeures que je me suis particulièrement attaché. Je revendique de faire relire des chefs-d'œuvre de la littérature, où la prison ne joue pas un rôle central, sous cette perspective-là. Avec le souci de toujours rattacher telle analyse ponctuelle à l'interprétation du texte dans son entier, car il m'importait d'être très fidèle à l'esprit de chaque œuvre.

– Quel sera votre prochain sujet d'étude?

– Les citations et les maximes chez Rousseau: je m'intéresse à ce théâtre de voix qu'il fait entendre dans son œuvre, nourri de Plutarque et de bien d'autres auteurs qu'il a intériorisés, tout en revendiquant une subjectivité radicale.