Dédié «à tous les immigrants», ce roman chaleureux, burlesque et mélancolique, raconte l'odyssée d'Elias Benshoam Shimonoff, un Juif séfarade né à la fin du XIXe siècle en Bulgarie et devenu à la fin de sa vie un marchand de tapis millionnaire à Malmö, en Suède. Traversée de l'histoire dans ses bouleversements politiques et sociaux en même temps que voyage intérieur, la vie de Shimonoff se déploie comme un conte oriental, dont les bonnes fées s'appellent débrouillardise, honnêteté, chance, sens du commerce, amour. Enfui de la maison paternelle, le jeune Elias connaît la misère à Istanbul, puis il est engagé de force dans la contrebande de tabac avant de débarquer à Londres où, d'abord vendeur de lacets hébergé par l'Armée du salut, il rencontre une ancienne connaissance devenue riche marchand: c'est le début du travail régulier, puis de la prospérité. Après un temps à Paris – où il hérite de deux toiles de Picasso! – il part pour la Suède, et s'installe définitivement, sous un nom plus «européen», Alain Simon. Les thèmes de l'identité juive, de la force des origines, du conflit entre le désir de s'enraciner et la passion du mouvement, résonnent ici avec une grande justesse de ton, bien au-delà du sentimentalisme (d'ailleurs plutôt sympathique) d'Elias l'éternel immigré.

Jacques Werup, Les Voyages de Shimonoff, Trad. de Christopher Bjurström, Denoël, 314 p.