«La bête la plus féroce connaît la pitié. Je ne la connais pas et ne suis donc pas une bête.» Ce passage de Richard III, Shakespeare a dû l'écrire en apercevant, surgie du futur sur son étalon blanc, la silhouette inquiétante de Rodolfo Fierro. On a pourtant peu de chances, même au plus profond du pire des cauchemars, de rencontrer un monstre de la trempe du lieutenant du général Pancho Villa. Au début des années 1910, cet ancien employé des chemins de fer est redouté dans tout le nord du Mexique. Bras vengeur de Villa, c'est lui qui a l'idée de faire se serrer les suppliciés les uns contre les autres afin d'économiser les balles. C'est lui encore qui, chaque jour, coordonne les pelotons d'exécution. Et c'est toujours lui qui, un soir, seul avec ses revolvers, expédie ad patres 302 prisonniers rassemblés dans un corral sous le regard terrifié de ses hommes de main.

Les politiciens?

«Des imbéciles parfumés»

Fierro aime le sexe, l'odeur du sang et les chevauchées infernales. La révolution qui secoue le pays du nord au sud ne sert qu'à le plonger dans un monde idéal. Contrairement à son ami Villa, il méprise profondément les politiciens ainsi que tous ceux qui sont dotés d'instruction, qu'ils se nomment Francisco Madero ou Venustiano Carranza. Parce qu'il jouit de la protection de l'icône Villa et parce qu'il tire plus vite que son ombre, l'aventurier ne craint rien d'autre que de parvenir au jour où la grande boucherie s'arrêtera: «Après avoir éprouvé ce genre de liberté, comment pouvions-nous retourner sous la coupe des imbéciles parfumés?… Si le pays se soumettait à présent à l'autorité des livres de lois, qu'est-ce que nous devions faire?»

Heureusement pour Fierro, dans un Mexique où les hommes politiques apparaissent bien trop frêles pour ne pas se faire piétiner par des bandes hirsutes (Villa au nord, Zapata au sud) qui ont trouvé dans le meurtre, le viol et le pillage l'antidote à leur existence misérable, la paix est un concept furtif…

Parce qu'elles ont souvent fasciné Hollywood, la révolution mexicaine et les campagnes de Pancho Villa ont longtemps fait vibrer les gamins qui s'aventuraient dans un cinéma de quartier pour se délecter de westerns épiques. Si peu d'entre eux ont vu Life of Villa, un semi-reportage tourné sur les lieux de l'action par un débutant nommé Raoul Walsh, nombreux sont ceux qui, au travers de pellicules telles que Villa's Rides (un film mouvementé dans lequel Yul Brynner et Charles Bronson campaient respectivement un Villa et un Fierro hauts en couleur), ont perçu cet événement comme une passionnante chanson de geste.

Rien ne ressemblant plus à une guerre qu'une autre guerre, la réalité est nettement plus sordide… James Carlos Blake, citoyen américain ayant grandi au Mexique, là même où Fierro et Villa régnèrent autrefois en maîtres absolus, tente aujourd'hui de restituer ces heures tragiques tout au long d'un ouvrage où fiction et faits historiques sont unis pour le meilleur et pour le pire. Sous l'influence du style violent et crépusculaire d'un Cormac McCarthy, l'homme, qui signe ici son second ouvrage (intitulé The Pistoleer, le premier racontait la vie du brigand yankee John Westley Hardin), peint une succession de tableaux terrifiants. Doté d'une parfaite connaissance des principaux chapitres de l'histoire mexicaine, Blake imagine les Mémoires dérangés de Rodolfo Fierro.

Ni clémence, ni pitié

Brutalisé par un récit rédigé à l'aide d'un sang noir, épais, le lecteur est invité à cheminer en compagnie d'une troupe d'individus dont le comportement bestial offre une cruelle résonance avec des événements récents. En osmose troublante avec la voix du narrateur, la plume de l'écrivain finit par adopter le comportement fiévreux, imprévisible, du pistolero ivre de sang et de mescal qui chemine vers sa proie tandis que les flammes d'un charnier tout proche lui brûlent le visage. Ces anges exterminateurs provoquent nausées et indignations à mesure qu'ils égrènent la liste de leurs exactions. Et lorsque, au soir de sa vie, Fierro ouvre les yeux et découvre la tragédie que fut son existence, c'est avec une tristesse infinie, dénuée de pitié, que l'on se détourne de ces hommes «sortis d'un monde où la clémence était encore plus rare que l'ombre des arbres».

James Carlos Blake, Les Amis de Pancho Villa, Trad. de Georges Goldfayn, Rivages/ Thriller, 256 p.