Jean Genet

Théâtre complet

sous la dir. de Michel Corvin et d'Albert Dichy

Bibliothèque de la Pléiade, 1466 p.

Au paradis des écrivains, François Mauriac fulmine sans doute. Tonne à la barbe du Bon Dieu. Et maudit cette Pléiade, symbole, pensait-il, de la très haute et éternelle littérature française. Oui, l'académicien, suffoqué jadis par le théâtre de ce Genet aussi talentueux que «vicieux», doit affronter cette fatalité: Jean Genet, l'Orphée de la pègre, comme il l'a surnommé dans un article fameux paru dans Le Figaro littéraire en 1949, a droit aux honneurs du papier bible, 1466 pages, neuf pièces, des dizaines de lettres éclairantes, des photos de spectacles, bref, tout un pan encore brûlant de l'histoire du théâtre du XXe siècle.

Jean Genet et son théâtre «scandaleux» consacrés par la très sélecte collection? Oui, mais nullement sanctifié. L'universitaire Michel Corvin et l'éditeur Albert Dichy n'ont pas cherché dans leur édition à tailler un costume de poète endimanché au petit prince des geôles. Ils rappellent au contraire dans le remarquable appareil critique combien ses pièces ébranlèrent l'édifice politique et culturel de son temps; combien son théâtre donna des nausées à la critique de droite, mais pas seulement, et combien les pets des parachutistes dans Les Paravents déclenchèrent des émeutes à l'Odéon. Ce Genet, lyrique et cogneur, idéaliste et inclassable, bataille encore dans les marges de la Pléiade.

Entrevue

Samedi Culturel: Sur les neuf pièces réunies, certaines, comme «Le Bagne», n'ont pas été publiées du vivant de Genet. Comment avez-vous traité ces œuvres

inachevées?

Michel Corvin: Pour Le Bagne que Genet n'a cessé de reprendre, nous avons procédé à une reconstitution à partir de manuscrits épars. Notre version est donc fragile et susceptible d'être bouleversée si l'on découvre de nouveaux brouillons, voire un autre texte.

Mais est-il légitime d'éditer ainsi des textes restés dans le tiroir de l'écrivain?

C'est un problème, notamment pour Splendid's ou «Elle» qui est un fond de tiroir du Balcon, même si ces deux pièces ont été publiées et jouées après la mort de Genet. Pour Le Bagne, c'est autre chose: cette œuvre, c'est son enfant, il n'arrête pas d'y revenir jusqu'en 1964 et il ne veut pas la lâcher.

Dans votre introduction, vous soulignez qu'il a écrit des pièces en prison, un «Héliogabale» notamment envoyé à Jean Marais qui ne s'y est pas intéressé. Peut-on imaginer que ces œuvres perdues réapparaissent?

Oui, il est même probable que certaines dorment dans des coffres-forts. Les manuscrits de Genet sont l'objet d'une spéculation. Rappelez-vous que celui du Journal du voleur s'est vendu à 250 000 francs.

Louis Jouvet lance Jean Genet au théâtre en montant «Les Bonnes» en 1947 et en l'associant curieusement à «L'Apollon de Marsac» de Jean Giraudoux. Quel accueil fait la critique à cette histoire de domestiques préparant l'assassinat de leur maîtresse?

Le spectacle suscite des haut-le-cœur, dans ce théâtre de la rive droite, dirigé par le très respecté Jouvet. Beaucoup perçoivent ce scénario comme une injure à la moralité publique.

Mais la langue est très poétique…

Oui, sauf que le propos est obscène. Chez Giraudoux, le spectateur est d'accord d'entrer en poésie. Mais là, ce n'est pas pensable. Ces bonnes homosexuelles, qui plus est travesties, c'est insupportable! La réception est glaciale.

Est-ce pour cela que Genet s'éloigne du milieu théâtral, dès 1950?

Pas vraiment. Au début, il a été ébloui par Jean Cocteau, son père en littérature et par l'aura de Louis Jouvet. Lui qui venait de rien était émerveillé par ces esprits brillants. Il joue donc le jeu, le temps d'être reconnu. Puis il rompt, parce qu'il a besoin d'affirmer sa différence. Il avait horreur de son image d'homme de lettres, ce qu'il a été un moment, lorsqu'il fréquentait les cercles intellectuels, paradant malgré lui avec son manteau en poil de chameau et son petit foulard.

Mais pourquoi écarter aussi durement Cocteau et Jean-Paul Sartre, ses protecteurs?

Parce qu'il cultive un devoir d'ingratitude. Il ne peut écrire que dans une solitude absolue. C'est dans l'isolement qu'il se construit, qu'il crée sur le fil, comme le funambule qui lui est si cher risquant sa vie à chaque pas.

Samuel Beckett et Bertolt Brecht révolutionnent la scène francophone dans les années 50. Quel rapport Genet entretient-il avec ses contemporains?

Une certitude: tout comme il respecte Claudel, il admire Samuel Beckett, qui est un des rares auteurs à échapper à son venin. Quant à Brecht et au théâtre engagé, il ne s'y intéresse pas. Il honnit même le théâtre politique, estimant que les auteurs n'ont pas à faire de la propagande. La scène ne doit pas empoigner, selon lui, directement les affaires de son temps, mais les transposer. C'est l'homme de l'oblique. Quand il traite de l'Algérie dans Les Paravents, il multiplie les glissements poétiques, de telle sorte qu'on ne puisse pas prendre cette œuvre pour une pièce militante.

Qu'est-ce qui rend Genet unique dans le paysage théâtral?

Sa langue. Et sa philosophie. L'horizon des pièces de Genet, c'est l'absence. La mort, si présente dans l'œuvre, est sa métaphore. Les personnages marchent ainsi vers l'absence, vers leur propre disparition, à l'image du chef de la police du Balcon qui descend dans le tombeau pour accéder à l'invisibilité et suspendre le temps.

Quels sont les comédiens capables selon Genet d'exprimer ce vertige?

Il aime les acteurs qui débordent. Les excessifs, disciplinés et travailleurs que le spectacle engage totalement. Il ne supporte pas les dilettantes et il chérit par-dessus tout Maria Casarès.