Jean-Christophe Bailly est un ours. Ses amis le disent et lui-même raconte, dans Le Propre du langage, comment, déguisé en plantigrade lors d'un vernissage, il avait perçu différemment le jacassement des humains, du point de vue des bêtes. Il est le poète des choses muettes: animaux, paysages, portraits, tableaux. Ses écrits sont inclassables. Qu'il parle de peinture, qu'il invente des lieux ou des animaux, qu'il crée des pièces pour ses amis metteurs en scène, qu'il traque Le Propre du langage (Seuil, 1997), dans ces Voyages au pays des noms communs récemment parus, il donne à tous ces registres le parfum et la couleur du «bonheur qui traverse le langage», maniant «l'archet du phrasé sur le bois du lexique».

Directeur de collections chez Christian Bourgois et chez Hazan, il a écrit une vingtaine de livres dont Description d'Olonne (Bourgois, 1992), portrait d'une ville imaginaire, L'Oiseau Niyro (La Dogana, 1991), des poèmes en prose sur les animaux sauvages, plusieurs monographies sur des peintres, une étude subtile des portraits du Fayoum: L'Apostrophe muette (Hazan, 1997), et plusieurs pièces de théâtre pour Georges Lavaudant, Klaus-Michaël Gruber et Gilberte Tsaï. Tous les écrits de Jean-Christophe Bailly ont en commun l'exactitude du langage sous-tendue par une érudition qui reste toujours

légère.

En mai dernier à Bâle, autour du thème «L'art et l'écriture», il était l'un des invités des XIIIes Rencontres d'écrivains de la Communauté des radios publiques de langue française (CRPLF), en même temps que Hubert Lucot (France Culture), Bernard Comment, Giovanni Orelli et Jean Starobinski (RSR), Philippe Roberts-Jones et Patrick Roegiers (RTBF), Suzanne Jacob et Rober Racine (Radio Canada). Cette série d'émissions sera diffusée sur Espace 2, du 16 au 20 août de 19 h à 20 h.

Le Temps: – Vous racontez dans Le Propre du langage, au mot «Aveugle», que votre père a perdu la vue quand vous aviez une douzaine d'années et que vous vous amusiez les deux à comparer son stock d'images à l'état des choses que vous lui racontiez. Cette pratique filiale est-elle à l'origine de la place que vous accordez à la description dans vos livres?

Jean-Christophe Bailly: – J'avais déjà le goût de la littérature mais il se peut que ce jeu ait augmenté mon désir d'en faire. Je n'ai jamais bien compris le discrédit qui pèse sur la description: c'est ce qu'il y a de plus difficile. Les écrits sur les arts valent par leur qualité descriptive, par la précision des mots qui correspondent, au sens de Baudelaire, aux couleurs, aux lignes, à l'effacement même.

– Pourquoi «le monde des choses muettes» a-t-il besoin de mots pour l'accompagner?

– Ce n'est pas lui mais nous qui en avons besoin: il faut relever le défi de ce mutisme qui redouble en général le silence de ce qui est représenté: paysages, animaux, objets, figures de morts comme dans les portraits du Fayoum. Là, c'est un cas particulièrement troublant puisque le visage, siège de la parole, n'est plus que le siège du regard. Ce défi réveille et fouette le langage. Il s'agit de briser l'émotion première, de défaire le vide qui entoure ces images.

– Vous écrivez des récits, des réflexions, des essais, des études d'histoire de l'art mais aussi des proses poétiques, comme les portraits d'animaux sauvages de L'Oiseau Niyro. Quelle différence faites-vous entre la poésie et les autres écrits?

– La poésie ne tient pas de discours critique, elle restitue les choses à l'état pur: tenter de dire les animaux dans leur être, par exemple. J'achève un livre composé de soixante chants en spirale, une sorte de journal de bord mais dans une organisation visuelle, prosodique, avec des leitmotive. Ce n'est pas le cas au théâtre par exemple où le rythme vient de la diction des comédiens.

– Vos pièces sont toujours écrites pour un metteur en scène ou pour un projet?

– Oui, j'aime la nature collective du travail théâtral, le mouvement du projet brise la solitude de l'écriture. Lumières avec Michel Deutsch, Jean-François Duroure et Georges Lavaudant était le cas extrême d'un atelier d'écriture dans lequel j'avais la fonction d'écrivain public, écrivant et modifiant le texte selon les besoins du spectacle. C'était encore plus fort à Saint-Pétersbourg où nous avons entrepris la même démarche avec des comédiens russes. J'écrivais la nuit, on traduisait le matin et l'après-midi, on répétait. C'était très stimulant.

– Vous avez aussi monté Phèdre en Inde, à Bhopal, comme assistant de Georges Lavaudant. Aimez-vous travailler à l'étranger?

– J'aime aller travailler dans un pays étranger, rencontrer des gens, partager avec eux une tension commune. Cela permet d'échapper à la condition de voyeur, de touriste et même de voyageur, de créer des liens réels au-delà des cultures.

– Votre travail d'écrivain est aussi un travail politique?

– Oui, dans la mesure où il s'agit de faire que le langage soit préservé de ce qui tend à l'appauvrir, à le rendre servile. Mallarmé a dit cela parfaitement. Qu'il décrive l'ombre portée par un objet, le mystère d'un tableau de Goya, une musique, l'écrivain peut véhiculer une idéologie ou, au contraire, dégager le langage de toute forme instrumentale. Il ne faut pas le laisser à ceux qui le pillent pour dire n'importe quoi. Cela dit, le fait d'avoir une opinion n'est pas une des qualités spécifiques de l'écrivain.