Dans les chroniques qu'il lui consacre, Gottfried Keller reproche à Gotthelf ses écarts polémiques, ses partis pris conservateurs et son «barbarisme puritain», son indifférence à l'endroit des préoccupations esthétiques. Mais ces réserves n'atténuent pas l'admiration exprimée devant «l'intensité de son talent» et «son grand génie épique», sa «simplicité profonde et unique», si originelle qu'elle évoque «la poésie antique et les poètes d'autres millénaires». Et pour ces raisons, ajoute Keller, les œuvres de Gotthelf ne lasseront jamais, parce que «la nature et la vraie poésie ne deviennent jamais ennuyeuses».

La parution, plus de cent cinquante ans après l'original, d'une traduction aisée et fidèle du premier des grands romans de l'auteur, Uli le Valet de ferme (1841), permet maintenant au lecteur de langue française de vérifier ce jugement. Et l'on peut prédire sans grand risque de se tromper qu'il prendra grand plaisir à le faire. Parce qu'il est difficile d'imaginer qu'on puisse résister au souffle véhément d'une narration profondément imprégnée de réel et à la voix vigoureusement persuasive avec laquelle le pasteur Albert Bitzius accrédite son pseudonyme pour défendre ses convictions religieuses, sociales et politiques et, malgré un regard parfois bien désillusionné, sa foi en l'homme.

Les protagonistes, on le sait, ce sont les paysans de l'Emmental, et parce que leurs qualités et leurs défauts ne diffèrent en rien de ceux de tous, leur univers rural, si exotique qu'il puisse paraître de nos jours, devient représentatif du monde. Leur horizon ne va pas au-delà de leurs terres, mais comme «le ciel qui dans sa sereine splendeur envoie sur eux ses rayons», la religion un jour ou l'autre les marque de son empreinte et donne de la profondeur à la perspective. Et l'abondance des traits et la variété des épisodes, la finesse et la vérité du détail, le réalisme parfois cru et l'imprévu des péripéties confèrent aux personnages une présence vive et une densité qui les impose indépendamment de leurs faiblesses, de leur statut social et du didactisme impénitent de leur auteur.

Car si Gotthelf sait animer son récit par des scènes hautes en couleur et des événements cocasses ou dramatiques, son intention première n'en reste pas moins de contribuer par son œuvre littéraire à l'éducation de ses lecteurs. Rarement, il renonce à un commentaire susceptible d'améliorer les mœurs et les conditions de la vie communautaire, et quand il le fait parce que décidément les exigences de son histoire l'y obligent, il faut au moins qu'il mentionne la possibilité qu'il doit laisser choir: «On pourrait insérer ici un petit prêche intéressant pour les parents et les gouvernants, mais à présent nous n'avons pas le temps.» Peu lui importe dans la règle de s'interrompre pour vitupérer contre la société – «Si nous vivions dans un état chrétien, non dans un repaire d'avocats» –, fustiger l'avarice ou la dureté de certains patrons, les filles-mères ou les mauvais serviteurs, intercaler un sermon sur les bienfaits du catéchisme, le mariage ou la nécessité d'une bonne réputation. Mais cette distance à l'endroit du récit ne l'empêche nullement à l'occasion de se laisser emporter au point de parler «du sans-gêne typiquement juif» de tel personnage…

Ce tempérament bien sûr éclate aussi dans la vigueur de l'image. Telle femme peu recommandable «fait le ménage comme une génisse joue du violon»; saoulée de paroles, telle autre a l'impression «de voir les sapins soulever leurs pieds pour danser un ballet»; là, des partenaires incongrus «se rencontrent joliment comme le font le fumier et la brouette». Mais s'il s'emporte, Gotthelf n'est pas pour autant un conteur impatient. Il faut beaucoup de temps pour que le héros, qui a les qualités et les défauts de tout un chacun, entrevoie après bien des erreurs et des égarements, un bonheur possible, mais toujours à construire.

La connaissance intime des protagonistes exige un long parcours, dont les méandres contribuent à l'attachement du lecteur. Ces liens avec les acteurs se renforcent à des moments décisifs par de grandes promenades à travers champs, qui sont avec celles de Robert Walser parmi les plus belles qu'on puisse trouver en littérature. La nature alors prédispose au dialogue avec soi-même, les décisions déterminantes pour les vies se prennent à l'écoute de l'âme. Le roman saisit par son ampleur, la richesse et la vivacité de ses couleurs. Il dépeint un monde agreste et des mœurs aujourd'hui disparues, une autonomie et une liberté désormais perdues. Mais les valeurs humaines qu'il défend sont de tous les temps et plus que jamais souhaitables. L'écrivain les soutient avec une conviction intime, dont le souffle et la vigueur impressionnent. C'est un livre fort, qui attache et se refuse à l'indifférence.

Jeremias Gotthelf. Uli le Valet de ferme, Trad. de Raymond Lauener, L'Age d'Homme, 366 p.