Fils d'immigrés italiens originaires des Abruzzes, John Fante (1909-1983) est né à Boulder dans le Colorado et il a commencé à écrire à vingt ans en vivant de petits boulots. Sa première nouvelle paraît en 1932 dans l'American Mercury de Henry Louis Mencken, son mentor littéraire, avec qui il entretient une longue correspondance. Dès son premier roman, Bandini (1938), c'est son histoire familiale et personnelle qu'il met en scène; suivent Demande à la Poussière, La Route de Los Angeles et, tout à la fin de sa vie, Rêves de Bunker Hill (Dreams from Bunker Hill): traduit comme ses autres livres chez Christian Bourgois, ce roman de formation plein de verve et d'énergie est aujourd'hui réédité par François Demoures, avec de pertinentes illustrations d'Anna Sommer.

Le récit commence tambour battant avec le chèque de cent cinquante dollars que reçoit le jeune Arturo Bandini, 21 ans, serveur dans un delicatessen de Los Angeles: sa première nouvelle vient d'être acceptée par Heinrich Muller (alias Mencken), «le tigre rugissant du gotha littéraire» qui va le pousser, pense-t-il, au sommet de la gloire. Fou de joie, il décide de se payer une nouvelle garde-robe pour la première fois de sa vie et s'achète un costume bleu d'homme d'affaires à fines rayures blanches, une paire d'oxfords tout cuir et un irrésistible chapeau mou.

Dès cette entrée en matière, le lecteur est saisi par quelque chose d'impulsif et de joyeusement anarchique. Le reste du livre ne dément pas cette impression première: avec sa faconde et son caractère extraverti, son recours à la prière comme aux jurons, Bandini ne renie rien de ses origines de Rital, même si elles ne lui valent le plus souvent que déconvenues et humiliations. Né pauvre et impatient, il ronge son frein dans de petits emplois qui le nourrissent à peine ou ne satisfont pas son ambition. Et comme il est plutôt du genre maladroit, il se fait virer à plusieurs reprises. Il n'a pas plus de succès aux échecs, où il perd jusqu'à sa dernière pièce de vingt-cinq cents. Quant aux femmes, sa manière un peu trop directe de les aborder lui vaut pas mal de rebuffades… Illustrées de préférence à d'autres par Anna Sommer, ces scènes de séduction ratées trouvent sous la plume de la jeune dessinatrice alémanique des accents de savoureuse ironie.

Le premier job de Bandini? Employé d'un minable agent littéraire dont les bureaux sont envahis par les chats, il s'agit pour lui de réviser des manuscrits, en fait de les couper brutalement, ce qui ne plaît guère à certaine richissime et arrogante jeune cliente. Mis à la porte et devenu scénariste à Hollywood, il est grassement payé à ne rien faire, travaille sur un projet qui ne voit pas le jour, mais se refuse à accepter qu'un de ses scénarios soit transformé en brouet insipide – d'où protestations et nouveau licenciement. Après différentes péripéties et un bref séjour à Boulder où il va se refaire une santé en famille, on retrouve Bandini à sa table de travail, plus que jamais décidé à devenir un écrivain, avec l'aide de Knut Hamsun dont il connaît par cœur La Faim.

Tout le livre est ainsi placé sous le signe de grands auteurs admirés: «Dostoïevski, Flaubert, Dickens et les autres géants de la littérature», Sinclair Lewis qui l'humilie publiquement et dont il jure de ne plus lire une ligne ou Sherwood Anderson, comme lui autodidacte et de mère italienne, dont les nouvelles de Winesburg, Ohio lui ont jadis donné envie d'écrire à son tour – mais «les mots ne coulaient pas aussi facilement que dans ses livres, ils sortaient simplement de mon cœur comme des gouttes de sang». L'autre pôle du livre, c'est Los Angeles, la ville célébrée dans tous ses aspects, glorieux ou pouilleux, parce qu'elle l'a vu devenir ce qu'il voulait être: écrivain. Un désir dont il retrouve l'élan vital, devenu aveugle, en dictant ce dernier livre à sa femme Joyce, un an avant sa mort.

John Fante, Rêves de Bunker Hill, Trad. de Brice Matthieussent, Illustr. d'Anna Sommer, Editions Demoures, 156 p.