Pour la première fois traduit en français, l'écrivain espagnol José Jiménez Lozano (né en en 1930 dans la province d'Avila) pourrait avoir pour parrains Pascal, Dostoïevski, Léon Bloy et Camus. Le mal métaphysique l'obsède, le meurtre de Caïn, le massacre des agneaux. Dans Les Sandales d'argent, Blas l'idiot, l'innocent du village, traverse les décennies, des années 30 à nos jours, recueilli par un curé ascétique qui, dans ses heures de désespoir, hurle: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?» Après la mort du curé (trop singulier pour qu'on l'enterre ailleurs que dans un coin désert du cimetière), Blas, repris en charge par sa demi-sœur Tana, brame souvent, à l'improviste et sans raison apparente, la même plainte.

Qu'est-ce qui peut bien tourner dans son cerveau inachevé? Rôdant dans le village et ses alentours, moins aperçu qu'un chien, il a vu mille choses et se souvient de tout. Mais comment faire le départ entre ses fantasmes et la réalité? Blas a vu une procession de moines blancs sortir du lac et s'enfoncer dans la forêt, il a entendu le glas et vu les cierges. Gamin, il a vu déverser des corps dans le lac, par camions entiers en juillet et en août 36. Il a vu assassiner le nouveau curé franquiste, mais le juge ne tire rien de ses balbutiements…

Il se passe trop de choses à quoi Blas est mêlé sans les comprendre. Un vague maquis, plus ou moins rouge, survit dans les montagnes. Entre tragédie (le sang coule) et vaudeville, un imbroglio œdipien noue droit de cuissage féodal exercé par le notable Don Abilio, inceste, cocufiage, apparition de Julito, dit «le Séminariste», un fils adultérin que la femme de Don Abilio a eu secrètement de son amant. Tana, servante et ex-maîtresse de don Abilio conspire pour qu'il épouse Julita – dont on dit qu'il est le père. Julita préférerait un des maquisards, Publio ou Julito. Pour faire court: Franco mort, on retrouve l'ancien maquisard et le fils adultérin, devenus l'un banquier, l'autre promoteur, amis comme cul et chemise, couvrant le bord du lac de villas et bâtissant un village pour retraités japonais. On vous laisse découvrir le dénouement, apocalyptique.

Jiménez Lozano veut trop embrasser dans une intrigue trop dense. Ce roman intéresse, mais on achoppe sur sa complexité (faulknérienne?). Le Grain de maïs rouge, en revanche, réunit trente et une nouvelles d'une sobriété et d'une énergie de langue qui empoignent le lecteur. Un pasteur danois perd la foi et se pend, au grand scandale de ses paroissiens rustauds et pharisiens. Un marchand de bois envoie sa facture pour un autodafé. Un pastoureau se tue parce qu'on veut le forcer à manger de l'agneau. Lazare le ressuscité voyage en Grèce et ne croit plus en Iahvé. La mère de Judas envoie son fils porter un fez au Christ arrêté. Lépreux, bouffons, crétins, moines, fanatisme, innocence, bestialité, démence, angélisme, et imitation du Christ sont les ingrédients de ces stations jansénistes autour du mystère de la Grâce donnée ou refusée.

José Jiménez Lozano, Les Sandales d'argent, Le Grain de maïs rouge, Trad. de Claude Bleton

Flammarion, 234 et 186 p.