Derrière son imposant portail, le Conservatoire général de l'état civil abrite seize fonctionnaires et leur chef. Leurs rôles sont bien définis par une hiérarchie stricte. Les huit préposés aux écritures enregistrent les vivants et les morts et les mettent en fiches, les quatre officiers d'administration les contrôlent sous la surveillance des deux sous-chefs, eux-mêmes aux ordres du conservateur. Les fiches des vivants sont irréprochablement classées mais dès qu'on s'aventure plus profond dans le labyrinthe des archives, le chaos gagne. Depuis qu'un chercheur a failli mourir de faim et d'épuisement dans cette jungle de papier et de poussière, l'ordre a été donné de se munir d'un fil d'Ariane avant de s'aventurer de l'autre côté de l'Achéron.

Aux temps anciens, comme aux flancs d'une cathédrale, s'accrochaient les maisonnettes des employés. Des travaux d'alignement les ont éliminées, sauf une, blottie dans une encoignure. C'est là que végète Monsieur José, préposé aux écritures depuis des décennies, seul héros de cette fable kafkaïenne à être doté, sinon d'un patronyme, du moins d'un prénom. Son seul plaisir, son vice, son échappatoire semble bien innocent: Monsieur José collectionne les fiches de personnalités célèbres qu'il classe et enrichit avec un soin maniaque dans son misérable taudis de célibataire.

Un jour, par erreur, il emporte avec lui le document d'une jeune femme, parfaite inconnue, que le hasard a placée là. Pour elle, Monsieur José va oublier ses terreurs d'employé modèle, sa pingrerie et ses peurs et jusqu'aux principes d'honnêteté qui l'ont paralysé jusqu'ici.

Falsifiant, mentant, entrant par effraction dans un collège désaffecté, s'imposant dans la vie de braves gens que ses faux ordres de mission impressionnent, le petit fonctionnaire va entreprendre une quête sans but, inavouée, inavouable. Que veut-il de cette femme, il ne le sait pas lui-même. Peut-être est-ce l'amour, sous une forme déguisée qui donne de l'audace au tâcheron. La découverte de la mort de cette Eurydice malgré elle ne fera que radicaliser la quête de Monsieur José.

Si le début du roman fait irrésistiblement penser à Kafka, au Commis de Robert Walser ou à Bartleby, les dérapages du misérable fonctionnaire, ses audaces timides, sa détermination pathétique font basculer le livre dans un onirisme par moments très poétique et original. L'enquête sur la mort de la jeune femme entraîne Monsieur José au cimetière, lieu homologue et concurrent du Conservatoire, où l'on a su classer les morts, où tous finiront, ce qui justifie son appellation: «Tous les noms». Il passera une nuit, blotti dans un olivier, et rencontrera au matin un berger philosophe qui change les noms sur les tombes car de ce côté-là de l'existence, les questions d'identité individuelle ont peu de sens, ce qui pourrait être la morale de ce récit.

José Saramago, Prix Nobel 1998, est le spécialiste des fables voltairiennes ou marxistes. Dans Le Radeau de pierre, il a séparé la péninsule Ibérique de l'Europe pour la fixer à sa juste place entre Afrique et Amérique. Il a récrit l'histoire du Portugal et permis à Jésus-Christ de rédiger son propre évangile. Le roman précédent, L'Aveuglement, montrait une humanité frappée de cécité contagieuse, une fable quelque peu pesante et schématique. Des défauts auxquels échappe Tous les Noms.

Bien sûr, on peut le lire comme une dénonciation de la dictature ou de tout système totalitaire, mais rien ne permet de situer la ville où se développe cette allégorie. Monsieur José représente des millions d'êtres écrasés par une autorité aveugle. Et il acquiert une existence propre grâce aux techniques narratives de Saramago, à son art de faire dialoguer ses personnages, sans tirets ni points à la ligne, d'impliquer le narrateur et le lecteur, avec ironie et fraternité. Les échanges entre Monsieur José et le plafond de son taudis sont emblématiques de cette distance comique que l'écrivain excelle à manier.

Au terme de sa quête, le petit préposé est prêt à affronter les conséquences de sa folie, non sans terreur mais avec le courage de ceux qui ont brûlé tous les ponts derrière eux. Une étrange absolution lui sera octroyée, dans une réconciliation générale entre le royaume policé des vivants et l'accueillant chaos de la mort.

José Saramago, Tous les Noms, Trad. de Geneviève Leibrich, Seuil, 272 p.

Saramago à Genève

Né en 1922, José Saramago a reçu à l'automne dernier le Prix Nobel de littérature pour l'ensemble de son œuvre: des romans surtout, mais aussi du théâtre, de la poésie et un journal intime. L'écrivain sera pour deux jours l'invité de l'Unité de portugais de l'Université de Genève, ainsi que de la librairie portugaise Camões. Le 25 mars de 18 à 20 h, à Uni-Bastions (3, rue de Candolle, salle B106 du bâtiment central), il participera à une table ronde en français sur son œuvre avec Nazaré Torrão, enseignante de portugais à la Faculté des lettres, et António Pinheiro, responsable de la librairie Camões; des textes seront lus par la comédienne Marie Favre. Le 26 mars de 17 à 18 h, les nouveaux locaux de la librairie (18, bd James-Fazy) accueilleront l'exposition d'une vingtaine de peintures et dessins de Hernesto Ricco dont une partie sera dédiée à l'écrivain sur le thème «Vie et œuvre»; enfin, le même jour de 18 à 20 h, José Saramago rencontrera la communauté portugaise à Uni-Dufour (24, rue du Général-Dufour, salle Piaget U600).