Quand l'amour entre au sauna, que l'outrage est une éthique, que la quête de l'enfer devient une vertu cardinale, que le bouddhisme se teinte de sado-masochisme et que le fétichisme s'en mêle, aucun doute à avoir: nous sommes bien dans la maison Tanizaki. Sur le seuil, une simple phrase: «La véracité des êtres se trouve dans le mensonge.» Tout cela, désormais, figure sur papier bible. Dans la très prude Pléiade, qui déroule son tapis rouge sous les pieds impudiques du plus sulfureux des Japonais… Lequel passa son existence (1886-1965) à butiner les fleurs du mal en réunissant deux empires – celui des sens et celui des signes. On en frétille de plaisir, encore et encore, avant de faire le tour du propriétaire: amours interdites, érotisme zen, subtil cocktail de perversion et d'innocence, de péché et de candeur.

Mêlant polar et love story, kabuki et soupirs scatologiques, coups de fouet et paysages immaculés, le premier tome de la Pléiade rassemblait 34 textes – romans, nouvelles, pièces de théâtre – publiés entre 1910 et 1936: un panorama enfin cohérent de Tanizaki, moraliste sans morale, merveilleux styliste obsédé par la beauté féminine, par la blancheur des corps et la noirceur des pulsions qui les habitent.

Voici le second acte: 1600 pages regroupant, dans des traductions nouvelles, sept titres essentiels écrits pendant et après la guerre. A commencer par l'étourdissante Bruine de neige (ancien titre: Quatre Sœurs) où l'on découvre un Tanizaki tchékhovien, bien plus serein qu'à son habitude. Superbement calligraphié, ce roman est composé de confessions croisées, celles de Taeko et de Sachiko, de Yukiko et de Etsuko. Des demoiselles qui, bientôt, deviendront des femmes. Qui aiguisent leurs âmes et leurs désirs devant leurs miroirs, en attendant le prince charmant: un ballet d'intrigues, de rumeurs, de corps en émoi, de kimonos froissés, comme si quelque Marivaux nippon menait le bal, tandis que tombent en virevoltant les pétales des cerisiers. Sans doute Tanizaki a-t-il signé ces pages attendries pour exorciser les cauchemars de la guerre: cet éloge de la féminité rayonne de grâce, en dépit d'une ouverture qui traîne parfois en longueur.

Après les jeunes filles en fleurs, le dandy japonais ira caresser la figure maternelle (La Mère du général Shigemoto et Le Pont flottant des songes), puis il se penchera sur son propre berceau pour évoquer ses Années d'enfance: rédigé à 70 ans, ce récit autobiographique est capital pour comprendre une œuvre pleine de fantômes et de fantasmes. Le fruit défendu? Il fut la principale nourriture du jeune Junichirô. Lequel grandira dans l'ombre d'une mère un peu folle qui «mijote» dans les bains publics, lui apprend la cruauté – pour le punir, elle n'hésite pas à lui brûler les orteils – et lui donne le goût des nuques blêmes et des femmes fatales.

Au générique de cette Pléiade, également, un récit inachevé où se profile la tragédie d'Hiroshima – Chronique inhumaine, traduit pour la première fois en français. Et, surtout, les deux incontournables «classiques» qui irradient au firmament tanizakien. La Confession impudique, d'abord. Auréolé d'un nouveau titre, La Clef, voici l'inoubliable portrait d'un universitaire vieillissant qui ne parvient plus à assouvir les appétits de sa jeune épouse. Son remède? Attiser la jalousie de la belle

geisha, au fil d'une comédie où Moravia chasse sur les terres de Laclos. Reste le célébrissime Journal d'un vieux fou, dans lequel un septuagénaire trouve encore le moyen de prendre son pied. En jouant avec les divins petons de sa bru, une ancienne danseuse de music-hall… Un récit qui scandalisa, des pages d'anthologie sur le fétichisme à l'époque des amours tardives. Et, surtout, un chant désespéré sous la plume d'un romancier obsédé par l'impuissance.

De la douce lumière de Bruine de neige aux ténèbres du Journal d'un vieux fou, Tanizaki ne cesse de s'imposer comme le grand paysagiste de l'âme japonaise. Et si la perversion le fascine tant, c'est parce qu'elle est la parfaite métaphore d'un malaise collectif. Aussi le désarroi est-il le maître mot de cette œuvre qui, sur le plan esthétique, reste un modèle de sobriété. «J'aimerais élargir l'auvent de la littérature, plonger dans l'ombre ce qui est trop visible, et en dépouiller l'intérieur de tout événement superflu», disait Tanizaki.

Cet évangile stoïcien, il s'est appliqué à le réaliser jusqu'à la dernière heure, lorsque, privé de l'usage de sa main droite à la suite d'une attaque cérébrale, il était contraint de dicter ses textes à une secrétaire. A l'époque, il était déjà devenu un monument dans son pays. Un monument dont on pourra désormais faire le tour, grâce à la Pléiade. En attendant que les deux autres géants des lettres japonaises, Mishima et Kawabata, aient les honneurs de la prestigieuse collection.

Junichirô Tanizaki Œuvres, tome II, Préface de Ninomiya Masayuki, Trad. par AnneBayard-Sakai, Marc Mécréant, Jacqueline Pigeot, Cécile Sakai et Jean-Jacques Tschudin.

Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1625 p.