Jürgen Habermas

L'Avenir de la nature humaine

Vers un eugénisme libéral?

Trad. de Christian Bouchindhomme

Gallimard/Essais, 182 p.

Kant, le grand Kant, l'avait déjà formulé à la fin du XVIIIe siècle avec la plus extrême netteté: la personne ne doit jamais être considérée simplement comme moyen, mais toujours aussi comme une fin. Un principe lumineux comme une nouvelle aurore. Mais les développements récents des biotechnologies ont brouillé son évidence: un amas de cellules indifférenciées peut-il, doit-il être considéré comme un être humain? Si oui, on ne saurait l'instrumentaliser, même à des fins thérapeutiques, ce qui exclut le recours aux fameuses cellules souches que l'on prélève sur un embryon créé sans intention de le faire naître. Mais aussi: jusqu'à quel point les parents ont-ils le droit de configurer l'avenir génétique de leur futur enfant? C'est le problème, notamment, du diagnostic préimplantatoire (DPI), grâce auquel on peut sélectionner génétiquement les embryons créés in vitro avant de les implanter dans l'utérus de la mère. Autoriser le DPI, c'est d'un certain point de vue déjà admettre que la vie humaine peut être mise en balance avec d'autres biens, ce n'est plus la considérer comme une fin en soi.

Kant a donc mis l'autonomie de la personne au centre de sa construction morale. Ainsi fait aujourd'hui l'un de ses grands héritiers, Jürgen Habermas, dans ce qu'il est convenu d'appeler un kantisme renouvelé. Il est renouvelé, car pour lui – chose que n'avait pas thématisée Kant – l'autonomie de la personne renvoie en réalité aux conditions d'une communication non perturbée entre les individus, c'est-à-dire à la capacité garantie à chacun de parler et d'agir de son propre chef. Telle est l'intuition centrale, selon lui, non seulement de la théorie kantienne, mais aussi de nos régimes libéraux en général. C'est donc adossé à cette intuition qu'il aborde aujourd'hui la question des manipulations génétiques dans son dernier livre (excellemment traduit), L'Avenir de la nature humaine (Die Zukunft der menschlichen Natur), sous-titré: «Vers un eugénisme libéral?»

On voit le défi moral que lance à un théoricien de la communication le problème de la manipulation de ceux avec lesquels on ne communique pas encore, ou de ceux avec lesquels on ne communiquera jamais (les embryons créés à des fins thérapeutiques). Les normes habituelles de la communication ne suffisent plus ici à déterminer ce qui est juste, puisque nous devons le faire avec des êtres où par principe la symétrie de communication n'existe pas. C'est pourquoi, pour Habermas – et ce pas est très important au regard de sa théorie en général –, clarifier notre rapport avec la vie prénatale exige plus que d'élucider les conditions d'une communication sans contrainte: cela requiert de mettre en lumière la compréhension que nous avons de nous-mêmes, en tant que nous faisons partie de l'espèce humaine. De là son recours fréquent à la notion difficilement traduisible de Gattungsethik, d'éthique de l'espèce, qui elle-même renvoie à celle de Gattungswesen, d'être générique, par laquelle le jeune Marx déjà caractérisait l'être humain.

C'est sur ce chemin détourné et pour lui inédit d'une explicitation de ce que nous sommes que Habermas retrouve le thème kantien de l'autonomie, réinterprété dans les termes d'une théorie de la communication. Car les manipulations thérapeutiques ainsi que le DPI nous mettent en position instrumentale face à la vie d'autrui: «Le fait que nous envisagions de prendre pour autrui une décision lourde de conséquences en tranchant entre une vie qui vaut d'être vécue et une vie qui ne le vaut pas demeure quelque chose de dérangeant.» Ce qui se trouve affecté – mais il faut dire aussi que Habermas avance ces thèses avec une prudence assumée –, c'est l'identité de l'espèce, telle que nous la comprenons à partir de deux de ses caractéristiques majeures: que les êtres humains se conçoivent comme les auteurs de leur propre vie, et qu'ils se rencontrent comme des personnes égales par la naissance.

Même dans les cas où la recherche pourrait sembler justifier la consommation d'embryons, la prudence s'impose, car c'est toujours l'avenir de la nature humaine qui est en jeu: «La désensibilisation de notre regard sur la nature humaine, qui irait de pair avec l'accoutumance à une telle pratique, ouvrirait, à n'en pas douter, la voie à un eugénisme libéral», c'est-à-dire à un eugénisme où les parents choisiraient positivement les qualités de leur enfant à venir. Seuls peuvent trouver grâce dans cette perspective les cas, rares, où le but de la modification génétique est sans aucun doute possible thérapeutique.

Jürgen Habermas publie également en janvier chez Grasset un essai intitulé «L'Ethique de la discussion et la question de la liberté».