Laurence Deonna

Kazakhstan, bourlinguer en Asie centrale postcommuniste

Zoé, 240 p.

Qui connaît le Kazakhstan, l'un des pays les plus grands du monde, cinquante fois la Suisse, 7000 km de frontière avec la Russie, 2000 km avec la Chine, 17 millions d'habitants, Kazakhs, Russes, Allemands, Ouïgours, Coréens? A l'ère du «village mondial», de la Toile et de la communication instantanée, nous sommes en train de recréer nos terra incognita. Suivant les traces d'Ella Maillart, Laurence Deonna fait découvrir ce pays indépendant depuis l'implosion de l'URSS en 1991, en proie au délabrement et au chaos économique, avec ses populations oubliées qui ne verront sans doute jamais la contre-partie d'une goutte de la manne pétrolière dont se repaît la nouvelle nomenklatura.

Au gré des péripéties d'un itinéraire qui se façonne au jour le jour, le lecteur découvre des portraits d'hommes ou de femmes qui, faute de mieux, habitent ces anciennes terres de relégation tsariste puis soviétique où, en dépit de l'indépendance, la vie conserve toujours un goût amer. Ainsi celle d'Alexander Dederer, Allemand de la Volga déporté avec ses parents comme des centaines de milliers d'autres par Staline, en 1941, vers les goulags puis, sous Khrouchtchev, péniblement installés au milieu de nulle part dans les steppes kazakhes. «Aujourd'hui, constate Duderer, l'Histoire pèse trop lourd. Moscou terrifiait, mais elle cimentait. En Mongolie, ils mongolisent; au Kazakhstan, ils kazakhisent. Plus de place pour nous ici.» Laissés pour compte, ces Allemands rêvent de rejoindre leur terre d'origine, mais ils ne parlent plus un traître mot de la langue de Goethe.

Bien d'autres, dont les Russes qui forment plus d'un tiers de la population, n'ont même pas une Allemagne pour mirage. Comme Natacha, traductrice grandie à Kapustin-Yar, «où ses camarades mouraient comme des mouches autour d'elle, sans que personne n'avance jamais même l'idée d'une relation possible entre la leucémie qui les décimait et les essais nucléaires de l'Armée rouge». Natacha ne doit la vie sauve qu'à sa grand-mère, qui avait compris l'origine du mal et la nourrissait en faisant venir du caviar de la mer Caspienne. Les ravages faits par les armes nucléaires lancées à partir de la base de Semipalatinsk sont, du reste, l'un des moments forts du livre, où l'on réalise le mépris sans bornes pour leurs concitoyens des chefs du Kremlin qui, écrit Laurence Deonna, «ont empoisonné leur propre population et leur propre terre». Ils ont fait exploser l'équivalent de 2600 bombes d'Hiroshima, contaminant 300 000 km2 et quelque deux millions de personnes qui souffrent désormais de cancer, de malformations, de dysfonctionnements, de crétinisme: «L'hôpital des enfants de Semipalatinsk accueille en masse les bébés affligés d'hydrocéphalie… Bienheureux ceux qui meurent à la naissance. De pathétiques petites choses, nées aveugles avec une taie sur les yeux, ou encore avec une colonne vertébrale collée d'un seul bloc, sont abandonnées par leurs parents, affolés à la vue du monstre qu'ils ont engendré.»

Face à cet océan de détresse humaine, le livre comporte aussi quelques lueurs d'espoir, comme le portrait de cette féministe qui finance son combat contre la montée d'un islamisme radical en vendant ses peintures. Un livre qui a le mérite de combler – un tout petit peu – de notre ignorance du monde.