«Par les taureaux de Bashân! Sûr que Dieu était pinté quand il a créé le monde; et depuis je parie qu'il a une putain de gueule de bois.» Ces considérations théologiques valent paroles d'expert, puisqu'elles émanent d'un personnage plus porté d'habitude sur la scatologie, mais habité de la volonté de vaincre toute forme de sobriété et qui, pour ce faire, n'hésite pas à abuser de l'élixir du Dr MacDonald, un mélange infortuné de scotch et de vin anglais. L'ignoble Derrick Shortell, alias Shorty, n'est pourtant pas le pire des cinq vieillards qui animent l'un des romans les plus bêtes et méchants qui se puissent déguster: Sur la Fin, dû à la plume gorgée de fiel de Kingsley Amis. Un romancier qui, dans les années 50, fut classé dans le groupe des «jeunes hommes en colère», sorte de cénacle britannique de la contestation sociale par la fiction. Avant de se ranger des voitures idéologiques et de se muer en institution de la vie littéraire londonienne. Puis d'être supplanté, en célébrité et en influence, par son propre fils, le redoutable Martin Amis.

Cinq vieillards, donc, tous la septantaine largement franchie et qui cohabitent dans une maison isolée, non par amour et tendresse réciproques mais par pure commodité économique, inflation oblige. Amis va pouvoir dresser le portrait d'un monde englouti au moment de son ultime respiration – le livre s'achève d'ailleurs sur une splendide hécatombe, dont le seul et impitoyable auteur reste le hasard et ses cruels enchaînements de circonstances. Moins qu'à un naufrage, à l'aune du moins de ce livre tout en dialogues absurdes et venimeux, la vieillesse s'apparenterait plutôt à une apocalypse bavarde. Et sur l'échelle de l'odieux, c'est Bernard Bastable qui tient le pompon. Cet ancien militaire, qui prétexte une jambe malade pour ne pas planter un clou, se raccroche au seul charme que lui procure encore la vie: blesser verbalement ses colocataires, là où ça fait particulièrement mal, et surtout leur jouer des tours aussi sales que vexants. Du genre lancer des bombes puantes devant les toilettes pour faire croire à la vieille cocotte à la mémoire défaillante, Marigold, qu'elle «commençait à pourrir de l'intérieur», ou asperger d'urine pendant son sommeil le soiffard Shorty, qui fut, autrefois, mais oui, son amant, dans l'espoir vain que la découverte de son incontinence lui brise le moral.

Le cas du professeur George Zeyer, spécialiste de l'histoire de l'Europe centrale, alité à la suite d'une attaque, est tout aussi pathétique, puisqu'il souffre d'aphasie nominale: ce bavard impénitent, qui ne la boucle pas pour autant, est incapable de retrouver les noms communs, même ceux désignant les objets les plus familiers, ce qui donne à sa conversation gonflée de périphrases pitoyables un côté insoutenable, ou franchement comique. Ainsi doit-il défendre son chien, soupçonné à tort de faire des misères au chat de Marigold: «Il est dans sa nature de pourchasser les, vous savez, ceux qui sont tigrés, quand il en voit un.» Au cœur de ce marasme généralisé, un seul ange surnage, une sainte plutôt, vierge et martyre: Adela, la sœur de Bernard, qui s'occupe de tout dans la maisonnée – aidée par un Shorty dont la servilité paroxystique n'est qu'un moyen de mieux mépriser le monde entier. Hélas, le dévouement de la vieille fille tourne au ridicule à force de compassion et d'humilité.

Une bonne nouvelle tout de même: l'œuvre de Kingsley Amis est encore fort peu traduite, ce qui laisse aux amateurs de vacheries littéraires l'espoir de nombreux plaisirs à venir. D'autant que les petits vieux dégueulasses de Sur la Fin ne servent, par l'effet grossissant du gâtisme, qu'à mettre en exergue l'une des plus spectaculaires facettes du comportement humain: l'hypocrisie comme stratégie globale, conséquence d'une vision du monde réduite à un petit tas d'arrière-pensées. Miroirs en somme des petits vieux que nous serons, que nous sommes, un peu (beaucoup?) déjà.

Kingsley Amis, Sur la Fin, Traduit d'Isabelle Chapman, Payot, 178 p.