Livres. Le laboratoire des écrivains

L'indiscret journal intime irrite et fascine.Miroir souvent complaisant de l'auteur, le dialogue au jour le jour avec soi-même devient parfois un document précieux sur l'époque. Maurice G. DantecLe Théâtre des opérationsJournal métaphysique et polémique 1999Gallimard, 648 p.Marc-Edouard NabeKamikazeJournal intime 4Ed. du Rocher, 1303 p. +indexPhilippe SollersL'Année du TigreJournal de la fin du siècle 1998Seuil, 1999, 330 p.Jean-Louis KufferL'Ambassade du papillonCarnets 1993-1999Bernard Campiche, 438 p.

Le 6 décembre 1998, Maurice Dantec arrive au Canada «avec sa petite famille». A 40 ans, il affronte le rôle d'immigré, prêt à «épouser les contours des nouvelles réalités», un processus qu'il compare à la pression de la sélection naturelle. Les Racines du mal, troublante Série Noire à couleur scientifico-mystique, lui a assuré en France une réputation de romancier de l'Apocalypse, cyberprophète d'un monde sans repères. La Noire suivante, Babylon Babies, renforcera cette image.

Le séjour en Amérique va permettre à l'auteur d'adopter une position quasiment martienne par rapport au monde d'où il vient et qu'il abhorre. En quatre saisons et «dix jours pour en finir avec le siècle», du 6 décembre 1998 au 2 janvier 2000, il va consigner à chaud ses réflexions sur l'état du globe, ses colères, ses hargnes et ses amours, dans un étrange mélange de métaphysique, de lyrisme et de polémique. L'usage intensif d'hallucinogènes colore ces spéculations philosophiques, scientifiques, historiques et géographiques d'une tonalité délirante à la fois épuisante et intéressante, traversée d'élans mystiques et d'anathèmes.

Il est rare que la parution d'un journal d'écrivain suive de si près sa rédaction. Souvent, elle est posthume ou au moins différée de quelques années, et c'est mieux pour tout le monde, auteur indiscret et vivants malmenés. Ou encore, la matière est retravaillée, expurgée des révélations blessantes. Ainsi André Gide supprime-t-il toutes les allusions au drame de sa vie, ses relations avec sa femme, jusqu'à la mort de celle-ci, ce qui «aveugle» le propos, de l'aveu du diariste.

Chez Dantec, apparemment, pas trace de distance. Dans un désordre baroque et sans trop de souci d'écriture, sauf dans le romantisme des poèmes à sa femme, l'émigré dégurgite ses rognes d'ancien gauchiste. La guerre du Kosovo, suivie passionnément à la télévision, lui inspire des envolées contre le nivellement journalistique. Il s'emporte contre le communautarisme, l'écologie humanitaire, le New Age et le politiquement correct (il faut dire qu'il niche au cœur du bastion!). Il prend un vif plaisir à provoquer en déclarant que «la seule minorité à qui on interdit le droit (moral) de se défendre est l'hétérosexuel, blanc, riche et cultivé». Revendiquant une «éthique de la lame», il se réjouit par avance d'être incompris. Ce qui ne le dissuade pas de se plaindre de l'accueil qui lui est fait dans la vie littéraire française. Ce thème, plus ou moins atténué, de la déploration est d'ailleurs un des motifs récurrents de tout journal d'écrivain.

Pendant cette année québécoise, Dantec lit beaucoup: science et philosophie surtout, dont il restitue les enseignements en vrac. La découverte des Particules élémentaires est un véritable choc. Profondément en désaccord avec le nihilisme de Michel Houellebecq, il sent pourtant en lui un interlocuteur stimulant, dans ce monde d'ennemis. Ce «manuel de survie en territoire zéro» est un document fin de siècle indigeste mais révélateur de la confusion générale.

Provocateur aussi, mais dans un registre bien plus terre à terre, voilà Kamikaze, quatrième volume du Journal intime de Marc-Edouard Nabe, allant de mai 1988 à septembre 1990 et numéroté depuis la page 2613, pour bien marquer la continuité dans le flux autobiographique. L'ouvrage, lourd de 1303 pages, est heureusement pourvu d'un index qui permet de recenser les obsessions de l'auteur. Dieu, hôte fréquent des confessions littéraires, est très présent, presque autant que Céline, autre divinité de l'auteur de Au Régal des vermines. La fréquence des citations de l'émission Apostrophes trahit le narcissisme du diariste, qui transperce d'ailleurs à toutes les pages. Si les audaces du tout jeune Nabe ont pu séduire par leur style dans la tradition pamphlétaire française, le ressassement de son quotidien mondain, de ses rancœurs parisiennes et de ses angoisses de quadragénaire bientôt père, tout ce qu'il appelle lui-même son «vomi», donne plutôt la nausée. Jamais le ragot ne s'élève au rang de symptôme de l'époque. Tout événement est ramené à l'ego frustré, jusqu'à la fatwa de ce «nul» de Rushdie survenue tout exprès au moment où personne ne veut éditer le malheureux Nabe. Pour prendre plaisir à s'immerger dans le journal d'autrui, il faut un minimum d'empathie.

Philippe Sollers, vedette à l'égal de Dieu de l'index de Kamikaze, est un diariste autrement élégant. Son Journal de la fin du siècle s'inscrit dans une série où il succède, pour 1998, à Françoise Giroud, Bertrand Poirot-Delpech et quelques autres. Très peu intime, cette Année du Tigre (comme le veut l'horoscope chinois) dessine pourtant en filigrane un portrait de l'auteur, élégant, brillant, lecteur subtil à l'érudition légère. Héritier d'une famille de navigateurs, il indique d'abord la couleur du temps avant d'égrener «glissements, informations, climat, travail, rencontres, signaux, projets, plaisirs, sommeils, rêves, fatigues.» Les ciels de Venise et de l'île de Ré prêtent une lumière légèrement mélancolique à ce qui est pourtant une recherche du plaisir. Le sentiment d'être mal lu et incompris perce parfois, sous une feinte indifférence. Le spectacle de la politique, calamiteuse en France, tragique dans le monde, est très présent dans des notations elliptiques qui mettent en œuvre ce que Sollers apprécie chez autrui, «l'art de la ponction et de la ponctuation, le sens du montage.» La dénonciation de l'«obscénité mondiale» passe par l'élégance de l'écriture. Si agaçant que puisse être le personnage médiatique, le suivre sur le chemin de ses découvertes artistiques et littéraires offre des perspectives séduisantes.

Les historiens qui se pencheront sur les luttes intestines qui agitèrent le «milieu littéraire» de Suisse romande à la fin du XXe siècle trouveront dans les Carnets de Jean-Louis Kuffer une riche matière: on y pêche des détails inédits sur ces échanges haineux. Aériennement intitulés L'Ambassade du papillon, ils couvrent la période qui va du 1er janvier 1993 au 31 décembre 1999. Le romancier et journaliste vaudois tient ainsi le compte de ses jours depuis qu'il a seize ans mais, l'âge venant, ils l'aident à ne pas mourir, c'est-à-dire «à rester éveillé». Ce livre qui se veut «un lieu de partage» est un long plaidoyer pro domo. La confession s'articule autour d'une faille encore béante, la rupture avec un ami de longue date, plus: un maître à penser, l'éditeur Vladimir Dimitrijevic. Les prises de position pro-serbes du fondateur de L'Age d'Homme ont fini par avoir raison de la complicité qui liait les deux hommes.

D'autres ruptures jalonnent ces années fin de siècle: allées et venues des prestations réciproques entre Jacques Chessex et le diariste, également critique littéraire au quotidien 24 Heures, sur les modes alternés de la flatterie et de l'insulte. Brouilles avec de vieux amis minutieusement rapportées, échangées contre de nouvelles amitiés vécues dans l'exaltation. Défiance à l'égard d'un éditeur, par ailleurs encensé, Bernard Campiche, jugé insuffisamment enthousiaste. Mais qui pourra jamais combler une si primordiale demande de reconnaissance et d'attention?

Si le sentiment d'être méconnu sous-tend la plupart des journaux d'écrivain, celui de Jean-Louis Kuffer excelle dans ce registre. Ce qui ne l'empêche pas d'être assassin d'une étonnante façon, par exemple quand il classe dans les «sans talent» méritoires un collaborateur et collègue proche. Intime, ce journal l'est jusque dans les détails de la vie conjugale. «Je ne suis qu'à vos yeux», confesse Kuffer en conclusion. Exister pour les contemporains, voire pour la postérité, c'est l'ambition de tous ceux qui publient leur journal. C'est un projet qui demande beaucoup de foi en soi, voire de naïveté, pour se risquer à l'entreprendre.

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