Jacques Lacarrière

Dictionnaire amoureux

de la Grèce

Plon, 596 p.

D'abord, il y a l'adolescent qui planche sur ses versions grecques, puis le jeune homme qui, à la Sorbonne, hellénise à tire d'aile avant de s'envoler chez les moines du mont Athos, au début des années 50… Voilà comment on devient un passionné de la Grèce. Le résultat? Une œuvre féconde et lumineuse qui culmine avec L'Eté grec (Presses Pocket), merveilleux bréviaire où Jacques Lacarrière raconte ses multiples pérégrinations au pays d'Homère et célèbre tout à la fois une terre, une culture, une histoire, une sagesse et un art de vivre. En mêlant l'érudition du lettré et la légèreté vagabonde du promeneur, le sens de l'éternel et le goût de la précarité. Mais Lacarrière est aussi un colporteur: l'auteur de En cheminant avec Hérodote (Laffont) et de L'Envol d'Icare (Seghers) a traduit une pléiade de Grecs illustres, d'Esope à Séféris, de Sophocle à Vassilikos, d'Hérodote à Ritsos et Elytis. Aventure, quête spirituelle, saveurs, amour des beaux textes et des paysages méditerranéens: c'est une œuvre en mouvement que nous offre Lacarrière. Lequel est également romancier et arpenteur d'une France vicinale dont il a chanté les sentiers et les villages dans Chemin faisant chez Fayard: inoubliable odyssée, à pied, entre le Morvan et le Gévaudan, les Causses et les Corbières…

Entrevue

Samedi Culturel: Votre «Dictionnaire amoureux de la Grèce» est un kaléidoscope qui mêle les mythes et les œuvres, l'archéologie et l'Histoire, les personnages réels et légendaires, les lieux et les thèmes, l'alpha et l'oméga d'une civilisation qui n'a cessé de vous enchanter. Pour vous guider dans ce labyrinthe, quel a été votre fil d'Ariane?

Jacques Lacarrière: Je me suis d'abord imposé une contrainte: ne rien reprendre de ce que j'avais écrit dans L'Eté grec, il y a vingt-cinq ans. Il me fallait donc raconter mes nouvelles amours avec la Grèce, mes rencontres également: Xénakis, par exemple, ou le poète déporté Alexandrou Aris. J'ai aussi inséré dans mon dictionnaire des traductions et quelques textes parus en revues, ainsi que le livret sur Jocaste que j'ai composé pour l'opéra de Charles Chayne, en 1995. Et puis, j'ai voulu explorer un territoire où je ne m'étais guère aventuré: la Grèce médiévale et byzantine, ou celle des combats de l'indépendance.

«L'Eté grec» a été publié en 1976 mais s'arrête en fait en 1966, juste avant le coup d'Etat des colonels. Depuis, la Grèce est entrée dans une nouvelle phase historique.

Bien sûr. Politiquement, elle est aujourd'hui en plein dilemme. D'un côté, elle est fondamentalement européenne, quant à son avenir et à sa construction. D'un autre, du point de vue de sa mémoire vive et de son incrustation régionale, elle est à la fois balkanique et orthodoxe. Elle n'est méditerranéenne que pour les touristes… Pour le reste, elle est totalement impliquée dans les conflits balkaniques. Toute son histoire depuis Byzance est tournée vers le nord. Ses pays frontaliers sont la Serbie, l'Albanie, la Bulgarie, et non plus l'Egypte, la Syrie ou même la Turquie. Voilà pourquoi le moindre affrontement dans les Balkans la met sur le qui-vive.

N'est-ce pas inquiétant?

Non, mais c'est une sorte de lézarde, une cicatrice qui se réveille parfois dans le présent. Quand tout va bien, ce pays, qui a toujours été au carrefour de plusieurs cultures, est totalement européen. Mais quand ça va moins bien, il se replie dans sa forteresse orthodoxe, même si les deux tiers de ses habitants se désintéressent de la religion. Cela sera toujours un problème épineux, presque schizophrénique.

Vous continuez à aller régulièrement en Grèce?

Oui, je collabore à plusieurs associations de défense du patrimoine et de l'écologie. Je suis également membre du Centre européen de Delphes, qui réunit chaque année des poètes, des musiciens, des romanciers, des peintres. Mon point de chute, c'est Spetsai, une île faite de douceur et de nonchalance, qui semble presque hors du temps.

Depuis votre premier voyage, vous avez assisté à de grands bouleversements…

Evidemment. J'ai d'abord découvert une Grèce en guerre perpétuelle. Puis j'ai connu un pays qui se démocratisait et qui, heureusement, cessait d'être purement folklorique et artisanal. Avec quelques gros points noirs, en particulier l'américanisation des mœurs. Il y a eu aussi la naissance du tourisme. C'est une donnée essentielle, car voilà une nation qui vit uniquement en fonction des étrangers six mois par an: plus d'un tiers de son économie est d'ailleurs conditionné par le tourisme. De ce point de vue, la Grèce est donc fragile, avec un fonctionnement assez schizophrénique lui aussi: six mois de léthargie et six mois de frénésie… Avec des choses parfois amusantes: j'ai vu cet été des pêcheurs armés de portables à bord de leurs barques et je me suis demandé s'ils téléphonaient aux poissons! La Grèce s'est adaptée à la modernité à toute vitesse: je suis certain que la moyenne de sa population est plus informatisée que nous. Pour revenir au tourisme, je pense qu'il ne faut pas le décrier, car il a contraint la Grèce à devenir une terre authentiquement démocratique.

Est-ce qu'elle a conservé, malgré tout, quelque chose de son esprit et de son âme antique?

Ce n'est pas une question qui se pose plus à elle qu'aux autres pays. Demande-t-on aux Français s'ils pensent à Vercingétorix tous les jours? Cela dit, l'esprit ancien se retrouve dans les églises orthodoxes, construites sur l'emplacement des temples antiques. D'une certaine façon, les lieux n'ont pas changé. Et la langue est là, chargée de toute sa musique, qui offre à la Grèce une verticalité formidable. Quand on me demande ce qui reste du passé, j'ai l'habitude de répondre: vous ne verrez plus personne en péplum, mais vous entendrez la langue, et surtout ce qu'elle implique. En Grèce, il y a toujours le sens de la fête, le sens du collectif. Et la pérennité de certaines questions métaphysiques. J'ai récemment entendu une chanson écrite par un auteur populaire analphabète qui dit: «Mère, pourquoi m'as-tu mis au monde? Il aurait mieux valu ne pas naître.» Ces mots résument toute la philosophie des pièces de Sophocle… C'est tout à fait surprenant. Le sens du tragique est toujours présent.

Qu'est-ce que la Grèce peut encore nous dire, aujourd'hui?

Elle nous rappelle qu'elle a inventé la démocratie et le théâtre: deux apports sociaux fondamentaux, qui mettent l'homme en face de son Histoire, soit en tant que citoyen, soit en tant que spectateur. La Grèce est le seul pays qui ait fait cela. Elle nous apprend aussi l'hospitalité, la fameuse philoxénia.