Commençons par bénir la collection Quarto qui propose, à des prix sans concurrence, d'excellents auteurs: Aragon, Char, Chateaubriand, Cioran, Gombrowicz, Hemingway, Leiris, Pirandello, sans parler d'André Chastel, Duby, Dumézil, Kantorowicz ou Le Goff. Un volume compte généralement plus de 1500 pages (toute La Recherche de Proust en un seul volume de 2408 pages, ou dix-neuf œuvres de Marguerite Duras en 1764 pages!). Sans parler d'un appareil critique riche et sans reproche; sans parler d'un format généreux, d'un corps bien lisible, de caractères bien noirs pour les yeux que La Pléiade fatigue; sans parler de pages qui ne se décollent pas…. Bénissons, mes frères, bénissons!

En Quarto, donc, Claude Schopp a déjà présenté La San-Felice et Les Mohicans de Paris. Voici son troisième Dumas, Olympe de Clèves. Dumas, avec la complicité de ses nègres, donna ce roman en feuilleton dans Le Siècle à partir d'octobre 1851, dans une époque de grandes difficultés financières pour lui et de sinistres remous politiques puisque le coup d'Etat qui fit du Prince-Président l'Empereur Napoléon III vint interrompre la publication pendant une semaine. Et puis le feuilleton souffrit d'une abondante autocensure: pour ne pas susciter des désabonnements dans tel ou tel corps de métier, le journal coupa maintes railleries; pour ne pas déplaire au gouvernement, il atténua les allusions aux défauts des princes; pour ne pas provoquer l'ire de l'Église, il gomma les atteintes à la sainteté de ses serviteurs; enfin, il cisailla et gaza tout ce qui touchait trop explicitement au sexe et au désir. L'édition en volume qui suivit reprit le texte châtré, comme faisait encore l'édition Marabout de 1958; pis, il y manquait trois chapitres égarés, d'où des incohérences. Bref, Claude Schopp a raison d'affirmer fièrement que personne jusqu'à aujourd'hui n'a lu Olympe de Clèves dans son intégralité. Voici enfin l'occasion de le découvrir dans toute sa liberté verveuse et dans le flamboiement du désir.

Dumas, en fin de compte, ne s'intéresse qu'à deux choses qu'il entrelace intimement: les intrigues complexes de la politique et l'amour fou. Ce roman commence aux premiers jours de mai 1727, alors que Louis XV n'a que dix-sept ans. Il est jeune, il est beau, il aime la reine, le pays l'adore et le baptise le bien-aimé. Mais, mais… il commence à s'ennuyer. Un prince qui s'ennuie est dangereux. Il peut pour se distraire se lancer comme Louis XIV dans des guerres ruineuses, dans des constructions ruineuses, dans des passions adultères ruineuses. C'est le souci constant de son ex-précepteur et actuel ministre, le vieux Cardinal de Fleury. Deux cabales vont s'affronter pour lui procurer une maîtresse qui régnera sur lui. Si pieux qu'il soit, Fleury admet le moindre mal: une maîtresse qui ne se mêlera pas de politique. Les finances seront ainsi préservées. Le duc de Richelieu, avec son cynisme spirituel, seconde habilement son dessein (ce qui n'est pas facile avec un roi si fidèle et si timide, et toutes les magouilles de l'autre parti). L'autre camp veut lui jeter dans les bras une belle actrice, Olympe, et la manipuler à son bénéfice.

Quant à l'amour fou qui vient se mêler à la trame politique, il faut se rendre dans le Midi pour le trouver. Le jeune et beau Bannière, novice chez les jésuites d'Avignon, a un caractère de feu et ne rêve que de théâtre. Il sait maintes pièces profanes par cœur. Il s'enfuit de son noviciat. La défection d'un acteur lui permet de tenir le rôle d'Hérode dans Hérode et Mariamne de Voltaire. L'actrice Olympe joue Mariamne. C'est le coup de foudre. Ils deviendront amants. Pour Bannière, c'est l'amour fou. Pour Olympe aussi, mais elle le soupçonne (à tort) d'infidélité. Elle le quitte donc pour suivre à Paris son premier amant. Il faudra le dénouement pour la détromper.

Entre ces ardeurs et le lit royal, il fallait un lien. La fantaisie féconde de l'auteur décide que le comte de Mailly, mari jaloux de la beauté que Fleury et Richelieu destinent au roi, est aussi l'amant jaloux d'Olympe, candidate, bien contre son gré, du parti adverse. Cruel dilemme pour qui ne veut sacrifier ni son honneur ni ses plaisirs! Comptez sur l'auteur pour accumuler les péripéties, les coups de poing – fourrés, de théâtre, d'épée, du sort – geôles, asile, évasions, procès, condamnation, tous les malheurs qui peuvent séparer ceux qui s'aiment follement. On aimera Olympe, sa passion pour son métier et son caractère qui joint la constance et la force d'âme à une sincérité sans faille. La plus belle figure de femme de Dumas: elle fait pâlir Bannière le survolté et Mailly le déchiré.