Bartolomé de Las Casas

Histoire des Indes

Trad. de Jean-Pierre Clément et Jean-Marie Saint-Lu

3 vol., 2340 p. au total

Seuil

Pour la première fois, les lecteurs français ont accès à la grande œuvre de Bartolomé de Las Casas, Histoire des Indes, dans une traduction rendue possible grâce à l'aide du Mexique notamment. Autant que son contenu, le destin même de ce livre monumental est passionnant. Bartolomé de Las Casas naît en 1474 à Séville. Son marchand de père prend part au deuxième voyage de Christophe Colomb, en 1493, duquel il ramène un esclave indien. Bartolomé, qui a terminé le séminaire, s'embarque à son tour en 1502 pour Saint-Domingue, appelée alors «l'Ile espagnole». Il y devient prêtre, lors de la première ordination en «Inde occidentale». Propriétaire d'une encomienda, domaine délégué au colon par la Couronne d'Espagne, il assiste, vite écœuré, à la conquête des terres et à l'exploitation brutale de leurs habitants. Le prêtre en lui proteste contre la négation de l'enseignement évangélique pour lequel il s'agit de christianiser les Indiens, de leur donner leur part du royaume de Dieu tandis que les colonisateurs les soumettent, les épuisent, les affament ou les massacrent.

D'abord, il propose des réformes du régime colonial, notamment du droit de posséder des Indiens et d'avoir sur eux pouvoir de vie et de mort. C'est, en 1516, son Mémoire pour la réformation des Indes. En vain. Il souhaite ensuite se faire nommer «protecteur général de tous les Indiens», favoriser le métissage. Nouvel échec. Il rentre en Espagne et rédige, en 1531, sa Lettre au Conseil des Indes, dans laquelle il demande: «Pourquoi donc, au lieu d'envoyer des brebis qui convertissent les loups, envoyez-vous des loups affamés, tyranniques et cruels, qui dépècent, massacrent, scandalisent et épouvantent les brebis?»

Après un premier traité, en latin, De l'Unique Manière d'attirer tous les peuples à la vraie religion, il écrit, espérant se faire entendre de Charles Quint, le brûlot qui lui vaudra la haine définitive du parti colon et la reconnaissance séculaire de la postérité, sa Très Brève Relation de la destruction des Indes. Ce texte, qui expose dans le détail l'étendue des exactions espagnoles, est diffusé du vivant du prêtre dans le monde entier. C'est certainement l'un des documents les plus importants dans l'histoire des idées politiques et morales.

L'Histoire des Indes est une entreprise d'une tout autre dimension: trois tomes, plus de 2000 pages, l'histoire de la colonisation depuis le tout début, en 1492, et durant trois décennies. Comme la Très Brève Relation…, l'Histoire des Indes vise à rétablir la vérité sur les méfaits perpétrés contre les Indiens, mais elle comprend un luxe inouï d'observations, d'événements et de commentaires sur la colonie. Quand Las Casas commence, en 1527, sa relation «des choses arrivées en Indes», il a derrière lui vingt-cinq ans de Nouveau Monde, dont treize à s'occuper de la protection des Indiens. Il appartient depuis cinq ans à l'ordre de Saint-Dominique. Et il vient de fonder un couvent sur la côte nord de l'île espagnole, à Puerto de Plata, où il peut s'adonner à ses recherches. Le prologue est écrit vingt-cinq ans plus tard, en 1552, au couvent sévillan de San Pablo, où l'on vient de découvrir les écrits de Christophe Colomb légués à son fils Hernando, premier biographe de l'amiral découvreur. Las Casas s'en sert pour parfaire ou corriger ses propres connaissances. Son œuvre s'achève vers 1560.

Mais alors, Las Casas la laisse en dépôt «pour une durée de quarante ans» au collège San Gregorio de Valladolid. Pour l'heure, explique-t-il, sa publication «n'a pas de raison d'être et ne serait d'aucun profit». L'Espagne de Philippe II a en effet anéanti les espoirs que le prêtre plaçait dans l'amélioration du sort des Indiens. Le nouveau roi poursuit férocement la colonisation. Purges, autodafés, mises à l'index frappent les dissidents. Les missionnaires eux-mêmes ne sont pas irréprochables. La cause est temporairement perdue et Las Casas découragé.

Les quarante ans de réserve deviennent trois siècles. Des thuriféraires de la Grande Espagne pillent et détournent l'Histoire mais ne la publient pas. Il ne faut pas révéler ce qu'a été en vérité l'immense carnage de la conquête. C'est la «légende noire» de l'Espagne, que l'ennemi cherche à utiliser contre elle. Ce n'est qu'en 1875 qu'une première édition est publiée à Madrid, sous la pression des libéraux, puis une deuxième à Mexico en 1877. Les nations américaines sont alors indépendantes.

Il faut encore plus d'un siècle pour pourvoir lire l'Histoire des Indes en français. Mais on a le temps. On la lira encore dans cent ans. Car dans cent ans, on voudra encore comprendre pourquoi, au prétexte de la possession, des hommes tuent pareillement. Las Casas apporte à ses compatriotes le message du christianisme: l'Indien, que vous tenez pour coupable puisqu'il n'est pas des vôtres, est innocent, protégez-le. Le prêtre n'est pas entendu. Mais par ses écrits, il fait de chaque Indien mort «une victime». Il sauve ainsi l'honneur, et permet aux Espagnols américains d'aujourd'hui de survivre aux crimes de leurs ancêtres.