Kendall Taylor

Zelda et Scott Fitzgerald

Trad. de Camille Fort

Autrement, 535 p.

Francis Scott Fitzgerald

Carnets

Trad. de Pierre Guglielmina

Fayard, 450 p.

Cela commence comme un conte de fées. Il s'appelle Scott. Il va publier L'Envers du paradis et ressemble à un ange. Elle, c'est Zelda, avec ses robes de zibeline et ses yeux d'émeraude. En juillet 1918, elle lui accorde sa première valse, ils s'aiment, ils convolent, et la légende déroule déjà son tapis rouge devant le couple le plus mythique de la littérature américaine. Cette légende, Kendall Taylor s'en est emparée pour la remettre en piste – et la dépouiller de quelques clichés – dans une biographie croisée: Zelda et Scott Fitzgerald (Sometimes Madness is wisda). Voici donc, en direct et en duo, les grands moments d'un double destin qui se consuma d'un trait de foudre, tout feu tout flamme.

D'entrée, l'écrivain et sa jeune muse ont des allures de divas. A 20 ans, ils courtisent déjà la gloire. Ils sont riches et beaux, se jettent dans les fontaines, incarnent les rêves de la nouvelle vague, et sillonnent les Etats-Unis pleins gaz, à bord d'une huit-cylindres qui leur donne le goût de la bohème: ces cavaleurs aux semelles d'or vont traverser les années folles à fond la caisse, en swinguant sur un air de charleston, sans jamais se fixer nulle part. Et parce que l'Amérique les ennuie, ils s'embarquent pour la France en 1924, où Scott signera illico Gatsby le magnifique, l'inoubliable saga d'un météore qui danse sur les volcans pour oublier qu'il a le diable au corps.

La suite? Dolce vita et fuite en avant, entre les piscines des palaces et les palmiers de la Côte d'Azur. A un tel régime, le couple explose. Il s'étourdit et se déchire. Alors, pour sauver les meubles, les Fitzgerald en rajoutent dans l'esbroufe. Zelda ne tardera pas à craquer, à l'heure où Wall Street s'effondre: de cliniques en électrochocs – en France, en Suisse, aux Etats-Unis –, cet oiseau de nuit n'en finira plus de perdre ses trop belles plumes. Quant à Scott, il découvre l'envers du paradis. Les années 20 l'ont gâté? Les années 30 vont le dévorer, dès son retour au pays natal: dépité par l'insuccès de Tendre est la Nuit, criblé de dettes, impuissant devant la dépression de Zelda, il boit de plus en plus. Entre deux cuites, il bâcle une flopée de nouvelles alimentaires mais trouve encore la force de signer l'un de ses meilleurs livres, cette Fêlure au titre si emblématique. Et il finit par s'écrouler, frappé au cœur en décembre 1940, à l'âge où meurent la plupart de ses héros. Ainsi disparut le nabab des lettres américaines, immolé sur ce bûcher des vanités qu'il avait si bien décrit. Huit ans plus tard, Zelda jettera à son tour l'éponge. Et s'en ira en fumée, calcinée par un incendie dans sa clinique de Highland.

Dans son livre très informé mais parfois désincarné, Kendall Taylor corrige pas mal de lieux communs. Ceux qui voudraient, par exemple, que Zelda soit une ombre avinée, ou une mondaine diabolique. Non, répond la biographe, qui fait la part belle à cette égérie fragile, incomprise, dont la schizophrénie étouffa les multiples talents. Scott, au contraire, n'est pas ménagé. Kendall Taylor le peint en castrateur, en vampire qui vole à Zelda son énergie, qui la met dangereusement en scène et la force à jouer des rôles suicidaires pour mieux s'en inspirer dans ses romans.

Parallèlement à ce double portrait qui est l'histoire d'un krach conjugal, Fayard publie les Carnets que Fitzgerald composa tout au long des années trente: un journal de bord où il consignait des impressions, des aphorismes, des anecdotes, des ébauches de nouvelles. Toutes ces miettes ressemblent à des copeaux tombés de l'établi, et elles n'auraient pas mérité d'être exhumées si l'on n'y trouvait quelques précieuses pépites. Celle-ci, par exemple, qui résume le destin foudroyé du beau Scott: «Je parle avec l'autorité de l'échec.» Ou celle-là, qui est une réponse posthume au livre de Kendall Taylor: «Il n'y a jamais eu de bonne biographie d'un bon romancier. Il ne peut pas y en avoir. Car s'il est vraiment bon, il est trop de gens à la fois.»