Son regard tomba sur l'enveloppe peu avant qu'il ne sorte. Il n'y avait ni le nom ni l'adresse de l'expéditeur. Les timbres étaient français. Une lettre de France, c'était comme une lettre qui venait de la lune. Pourtant, c'était bien lui qui en était le destinataire, il y avait son nom et son adresse. Il la prit et la fourra dans la poche intérieure de sa veste. Pour le moment, il avait un mal de tête fou. Quelques heures plus tard, après la réunion habituelle du matin chez le chef, quand il se retrouva seul dans son bureau, il se souvint de la lettre.

«Je serais déçu si tu voyais dans cette lettre un signe de faiblesse de ma part. Je te préviens dès le début: je continue à te mépriser, tout comme toi, tu m'as méprisé. Depuis combien de temps nous ne nous sommes pas vus? Depuis dix, quinze, vingt ans? Nous nous sommes vus dans les rues de Tirana, dans telle ou telle brasserie, dans quelque trou où tu buvais ton sinistre Fernet-Branca. Tu m'es apparu piteusement enveloppé dans tes vapeurs d'alcool. Je t'ai méprisé même dans des états pareils. Non pas à cause de ton statut confirmé de pitre. Comme tout ce qui émanait de toi, tes pitreries, en tant que telles précisément, me lançaient un défi. Et cela à travers ton insouciance scandaleuse qui venait attester de mon propre échec.

Quand j'ai commencé à te mépriser? Peut-être quand j'étais encore dans le ventre de ma mère, modeste blanchisseuse de l'unique blanchisserie misérable de notre glorieuse capitale, de ce temps-là, alors que toi tu étais dans le ventre de la tienne, pianiste qui, à l'hôtel Dajti, jouait des airs de vaudeville médiocres pour les soldats italiens. Tu crois, j'imagine, que je suis encore rongé par un complexe d'infériorité vis-à-vis de toi. Tu te trompes! Je veux seulement mettre un peu en mouvement ton cerveau liquéfié par l'alcool.

Malheureusement, toi comme moi, nous sommes nés en 1943. Toi comme moi, nous sommes les enfants de la peur, nous appartenons à une génération conçue dans l'horreur du néant, dans l'angoisse de la mort, bien que ma mère ait été une modeste blanchisseuse et la tienne une malheureuse pianiste de bar. Toutes les deux victimes de la volupté existentielle de nos pères, que Dieu leur pardonne là où ils reposent! Egaux à part entière, à la même profondeur du sol, dans le même type de cercueil, sous le même genre de stèle, bien que le mien, peintre en bâtiment, ait passé sa vie à peindre des murs et que le tien ait donné des leçons de morale. Rien d'étonnant à ce que quelqu'un puisse se faire des ennemis et être détesté par des gens qu'il n'a jamais vus. Je n'appartiens pas à cette catégorie de cannibales, espèce plutôt répandue parmi notre population très prolifique. Impossible de lui échapper. Elle vous mange, vous extermine lentement, petit à petit, jusqu'au moment où vous vous éteignez sans savoir qui a creusé votre tombe. Ceux qui constituent cette espèce se confondent avec la foule. Moi, je n'ai pas voulu me confondre avec la foule. Toi non plus. Pourtant, elle nous a mangés tous les deux.

Comment je me suis mis à te mépriser? Cela me soulage de distiller ainsi mon fiel. Nous étions à un âge où l'envie est le plus innocent des péchés, où l'on peut pour la première fois de sa vie se sentir maître de soi et éprouver quelque chose comme l'élan d'un chien libéré de sa chaîne. C'est l'impression que j'avais, moi, qui savais dans toute l'acception du terme ce que signifie aller au lit le ventre creux. Autrefois, je taisais ce fait. Maintenant je n'ai pas honte de le reconnaître, ni d'affirmer que mon père rentrait ivre chaque soir et que, ce qu'il faisait en premier, c'était de battre ma mère. Des histoires semblables, à la Maxime Gorki, tu ne les as lues que dans les livres. C'est là que je l'emporte sur toi. Cet avantage, je m'en suis rendu compte de tout mon être à l'instant où je t'ai aperçu de loin pour la première fois. Et je me suis dit: Voici un enfant gâté. Il n'a pas été battu par son père, il n'est jamais allé au lit le ventre creux. Fais maintenant un petit calcul. 1994 vient de commencer. L'événement en question, si je peux appeler ainsi le moment où j'ai découvert que toi aussi, tu étais de ce monde, s'est produit en 1961. Soit trente-trois ans plus tôt, un peu moins, pour être plus exact. Aujourd'hui, c'est début janvier, à l'époque, nous étions en octobre. Nous allions en Chine… Cela t'intrigue, n'est-ce pas? Il ne peut pas en être autrement. Si j'ai décidé de t'écrire, c'est que je m'en vais en Chine. A Pékin, figure-toi, trente ans plus tard!

Mais revenons à ma découverte, à l'instant où j'ai appris que toi aussi, tu étais de ce monde, et cela dans un aéroport de Moscou où nous avions fait une escale d'environ quatre heures avant de poursuivre notre chemin vers Pékin. Nous étions une flopée de jeunes gens et de jeunes filles de dix-huit ans, la plupart distraits ou étourdis, soit pour avoir vomi pendant notre voyage de Tirana à Moscou dans un TU-104, l'orgueil, à l'époque, de l'aviation civile des pays de l'Est, soit à cause des premières découvertes que nous venions de faire au-delà des frontières de notre patrie bien-aimée. Tu te tenais près de la paroi vitrée de la salle d'attente où nos compatriotes s'étaient éparpillés çà et là, certains assis dans des fauteuils, d'autres s'entretenant avec les jolies Russes de l'aéroport, gesticulant sans arrêt afin de faire étalage de leur connaissance du russe. Moi, je me trouvais du côté opposé, toujours près de la paroi vitrée. J'ai pensé que, tout comme moi quelques instants auparavant, tu regardais le brouillard et une piste disparaissant au loin, là où s'évanouissaient les lumières qui la bordaient. Tu n'avais pas bougé de ta place lorsqu'une fille s'est approchée de toi. Tu vois de qui je parle. Même si tu ne te souviens pas de cet épisode, moi, je m'en souviens dans le moindre détail.

C'était la première fois que nous voyagions à l'étranger, je portais un costume taillé dans un tissu grossier, produit de l'usine textile Staline de chez nous. Si je dis «grossier», c'est que cette épithète convenait pour le mieux à mon aspect. Seuls nos paysans achetaient ce genre de tissu gris pour se faire une veste, il ne me manquait donc qu'un insigne à la boutonnière pour avoir l'air d'un coopérateur affublé à l'occasion d'une fête quelconque. En revanche, ce qui achevait de me donner cet air-là, c'était bien ma valise en bois où j'avais entassé mes pauvres effets personnels avant de partir à l'étranger. Dans cet état-là, j'avais raison de me sentir humilié quand j'apercevais nombre de types nullement intéressants. Heureux, si, ils l'étaient. Comme toi, avec ton joli costume bleu, ta cravate, tes chaussures d'importation et ta gabardine verte sur le bras. A te voir de l'autre côté de la salle, le regard fixé sur la piste baignant dans le brouillard, j'ai cru que l'espèce de tristesse qui errait sur ton visage était un genre que tu te donnais pour paraître intéressant, pour imiter certains personnages de la littérature classique russe dont nous raffolions. Cette idée m'avait effleuré parce que, peu avant, j'avais imaginé qu'il m'aurait suffi de sortir de la salle, de traverser le brouillard, pour rencontrer quelque part Petchorine, le personnage le plus attrayant, à mon avis, de cette littérature. Mais, nous avions beau nous trouver en Russie, les portes de la salle étaient hermétiquement fermées. Nous allions poursuivre notre voyage toujours plus à l'est, encore plus loin, vers la Chine, et moi, au lieu de sortir pour rencontrer Petchorine, j'étais contraint de rester là, au milieu de la foule, mis à l'écart à cause de mon horrible costume.

Ta tristesse feinte a vite fait de m'ennuyer. L'intérêt que tu avais éveillé en moi aurait disparu tout aussi vite, si, juste à ce moment-là, je n'avais pas aperçu Nirvana. Cela, tu ne t'en souviens sûrement pas. Elle s'est assise dans un fauteuil près de toi, tu as posé ta gabardine sur ses genoux et as pris place sur un bras de son fauteuil, dépassant ainsi son épaule. Elle t'a dit quelque chose pendant que tu regardais le plancher. J'ai cru que c'était encore une pose que tu prenais, je le sentais, tout le monde vous regardait. Et j'ai eu l'impression que c'était là ce que tu voulais précisément, que notre groupe porte toute son attention sur celui qui différait de tous les autres, puisque la plus belle des filles lui tenait compagnie.

«Encore un dernier aveu. J'ai souvent souhaité me confesser à quelqu'un. Certes, mon mépris pour toi ne sera apaisé que le jour où toi et moi nous ne serons plus de ce monde, mais il me semble aujourd'hui que je ne pourrai trouver de meilleur confesseur que toi. J'ai toujours eu des amis qui auraient accepté d'entendre ma confession. Mais chaque fois que j'ai tenté de faire un pas dans ce sens, l'inutilité de leur existence m'en a découragé: ils n'auraient rien compris. Lorsque, il y a de cela deux mois, je t'ai vu en plein Paris, à l'Arc de triomphe, j'ai été terrifié. A ce moment-là, une femme à lunettes te prenait en photo et tu posais comme un clochard. Tu m'as fait de la peine. Ce n'est pas seulement parce que j'ai entrevu ta fin. J'ai également entrevu la mienne, l'inutilité d'une vie qui jadis avait croisé la tienne et qui le faisait encore une fois pour montrer qu'on nous avait si cruellement abusés. Cette vérité, je la connaissais depuis longtemps. L'homme sait beaucoup de choses sur son propre compte, il les accepte, mais n'ose pas les reconnaître au grand jour. Dès que je t'ai vu à l'Arc de triomphe, je me suis sauvé, en proie à un sinistre ennui. Pourtant, mes pas me conduisaient chaque jour à l'Arc de triomphe. A Paris, ce n'est pas les Albanais qui manquent. Moi, je n'aime pas les fréquenter, sauf quand l'envie me prend de parler notre langue. Il m'est difficile de t'expliquer pourquoi ce jour-là, une fois arrivé au métro le plus proche, j'ai rebroussé chemin, me suis mis à marcher plus vite, à courir presque, dans l'espoir de te retrouver là où je t'avais quitté. Mais tu avais disparu. Et je ne savais pas où te chercher…»

Ce texte est extrait du roman «Le Dragon d'ivoire».