Ian Hacking

Les Fous voyageurs

Trad. de Françoise Bouillot

Les Empêcheurs de penser en rond, 396 p.

Le statut des maladies mentales offre un inépuisable champ de débats: sont-elles d'origine organique ou psychique, «réelles» ou «socialement construites»? Le philosophe canadien Ian Hacking est parti d'une bizarre épidémie de fugues en France à la fin du XIXe siècle pour sortir de cette dichotomie et développer un questionnement inauguré dans un essai paru en 1998, chez le même éditeur: L'Ame réécrite. Etude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire. Il pose d'entrée la question qui fonde son étude: «Qu'est-ce qui compte comme preuve qu'un trouble psychiatrique est légitime, naturel, réel, en somme une entité pleine et entière?»

En 1887 sort une thèse intitulée Les Aliénés voyageurs, travail d'un médecin bordelais, Philippe Tissié. Sa carrière est tardive, atypique, entreprise après quelques années sur un vapeur, le Niger, qui assure la liaison Bordeaux-Sénégal au fort de l'«aventure coloniale». Ce parcours rend peut-être le thérapeute plus sensible au sort d'Albert Dadas, le premier «fugueur» étudié. Cet employé du gaz, chaste, sobre et sans histoire, est pris périodiquement, depuis l'âge de 12 ans, de pulsions incontrôlables qui le jettent sur la route. Il couvre parfois plus de 60 km à pied, emprunte des trains, des bateaux, et se retrouve, sans savoir comment il y est arrivé, dans des endroits inconnus. Mais il est en général au clair sur la voie à suivre pour continuer. A Marseille, il entend parler d'Afrique et embarque pour Alger. On le remet sur le bateau, il rentre en fourbissant les cuivres de la cuisine. Il dirige plutôt ses pas vers le nord: on le trouve en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Autriche. Comme il perd régulièrement ses papiers, on l'arrête. A Moscou où il arrive en 1881, juste après l'assassinat du tzar, on le prend pour un nihiliste. Expulsé vers la Turquie avec des Tziganes, il résiste aux charmes de leurs belles femmes, préférant toujours le plaisir solitaire.

Le récit de ses errances, donné en annexe du livre, est émouvant. Mais Ian Hacking pousse au-delà de l'intérêt un peu voyeuriste qu'éveillent les destinées déviantes. Les rapports médicaux sur Albert, dit le chercheur canadien, «marquent le début d'une petite épidémie de voyageurs aliénés» qui, de Bordeaux, s'étend à toute l'Europe: Wandertrieb allemand, «déterminisme ambulatoire», «dromomanie». Le syndrome n'a pas attendu la fin du XIXe siècle pour se manifester mais il n'était pas diagnostiqué comme tel: Hacking évoque de nombreuses errantes égarées dans la mythologie grecque. En conclusion de son étude sur Albert, Tissié renvoie au Juif errant. Plus près de nous, Rimbaud s'enfuit de Charleville, Mauriac de Bordeaux, symbole de l'enfermement provincial. Mallarmé s'écrie: «Fuir! Là-bas fuir!»

Pourquoi parler maintenant de ces vieilles histoires? «Parce que nous sommes cernés par les maladies mentales relevant davantage de la névrose que de la psychose», que la confusion règne et que ces récits nous aident à comprendre les mécanismes de la folie. L'anorexie, la boulimie, l'hyperactivité, le stress post-traumatique sont des troubles fréquents aujourd'hui, dont nous ne savons pas trop s'ils sont «construits» ou «naturels». Hacking développe une théorie des «maladies mentales transitoires»: certains troubles apparaissent dans un contexte donné qui permet de les déceler, de les reconnaître comme pathologiques et de leur trouver des thérapies, aujourd'hui, déplore-t-il, essentiellement médicamenteuses.

Le caractère «transitoire» ne concerne pas l'individu souffrant mais la maladie elle-même, qui surgit seulement quand elle trouve la bonne «niche écologique». Cette notion se définit par plusieurs variables, dont un axe vice/vertu. Ainsi, vers 1880, le voyage est connoté positivement grâce à la vogue du tourisme des classes moyennes mais on craint les vagabonds, agresseurs potentiels; c'est entre ces deux pôles que se glissent les «aliénés voyageurs». Un siècle plus tard, les symptômes d'Albert seraient différents mais il souffrirait toujours. Les professionnels trouveront sans doute des objections aux hypothèses de Hacking mais pour le profane, elles sont stimulantes car elles font réfléchir autrement.