David Bouvier

Le Sceptre et la Lyre

L'Iliade ou les héros de la mémoire

Jérôme Millon, 510 p.

Les épopées d'Homère ont reçu leur forme écrite il y a environ 2600 ans, c'est en tout cas l'hypothèse de David Bouvier, maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne et auteur d'une impressionnante étude sur l'Iliade. Depuis l'Antiquité, ce texte n'a cessé de susciter du commentaire. A parcourir l'immense bibliographie qui accompagne Le Sceptre et la Lyre, on se demande ce qui peut encore être ajouté à toutes ces interprétations.

L'auteur vient pourtant d'enrichir de plus de 500 pages ce corpus intimidant. Très touffues, elles présentent l'originalité d'allier dans le même travail l'approche anthropologique, l'analyse linguistique et l'étude littéraire. D'une manière très détaillée, David Bouvier examine les fondements éthiques et métaphysiques de ce récit de guerre, scrute la manière dont les héros s'insèrent dans l'enchaînement des générations, leurs rapports au pouvoir et à la loi.

La «langue de la mémoire» inventée par les aèdes pour fixer et transmettre le récit fait parallèlement l'objet d'une analyse scrupuleuse, qui s'appuie sur les études précédentes, les reprend et les dépasse. Le Sceptre et la Lyre offre ainsi une somme de renseignements sur une «histoire de toujours» qui continue à nous interroger.

Entrevue

Samedi Culturel: Vous avez intitulé votre étude «Le Sceptre et la Lyre». Que recouvrent ces deux termes?

David Bouvier: Au début de l'Iliade, Achille conteste l'abus de pouvoir d'Agamemnon. Au lieu de le transmettre, il jette à terre le sceptre qui représente l'ordre social et que les orateurs se passent à l'assemblée. Il rompt le dialogue. La colère du héros est aussi politique. Par la suite, en refusant de se conformer à l'exemple des ancêtres, il conteste une parole et une autorité qui relèvent de la poésie, ce que j'ai appelé l'ordre de la lyre. C'est un acte grave dans une poésie qui célèbre les pères.

La poésie, le chant offrent, dites-vous, trois strates: métaphysique, éthique et esthétique. Comment s'articulent-elles?

Hector accepte la mort au nom d'un idéal: accomplir un haut fait pour que les hommes de demain en tirent leçon, pour que les poètes transmettent son histoire à la postérité. Comme si la poésie justifiait le destin humain. Le héros homérique n'attend rien de l'au-delà. Devenir personnage poétique est une forme de compensation. Mais cet idéal de célébrité est insuffisant, il faut encore que l'action d'éclat soit exemplaire. Dans le monde des héros homériques, l'idée d'une transmission «génétique» de la valeur n'existe pas. La poésie, qui célèbre les héros d'hier, supplée à ce défaut: elle soude les générations en rappelant que la gloire des ancêtres oblige les descendants à perpétuer une valeur qui est toujours à confirmer; en cela elle est une invitation à un jeu d'identification et de dépassement perpétuel.

Vous évoquez en sous-titre les héros de la mémoire. Qui sont-ils?

Dans l'Iliade, on peut parler d'un temps reconstruit, de manière presque proustienne. Achille va jusqu'au bout de sa négation des valeurs humaines. Il entraîne la mort des siens, refuse des funérailles à Hector. Il se coupe du temps humain. Mais quand le vieux Priam, venu demander le corps de son fils, lui enjoint: «Souviens-toi de ton père», la colère abandonne Achille, il accepte de revenir au centre, dans l'ordre des générations et de la société. Il devient le digne héros d'une poésie de mémoire qui veut lier les générations. Mais la mémoire du héros n'est rien sans celle du poète: c'est lui qui fait passer à la postérité l'histoire de ces héros qui ont peur de l'oubli.

D'où le poète tient-il sa légitimité?

De la déesse qui l'inspire. Mais pour prouver cette inspiration, il doit être capable de s'imposer comme le détenteur d'un savoir absolu et, pour cela, disposer d'une langue qui lui permet de dérouler son chant sans la moindre hésitation. Il y avait des aèdes géniaux et d'autres moins doués mais tous partageaient une même technique qu'ils se transmettaient au fil des siècles.

La langue de l'«Iliade» est donc une langue particulière?

Oui, c'est une adaptation de la langue courante à une exigence sociale particulière, une langue en soi qui s'est élaborée à l'intérieur du grec, avec son évolution propre, son lexique, sa morphologie, sa syntaxe et son rythme. L'hexamètre homérique est un outil intellectuel très sophistiqué. Tout le monde comprenait cette langue mais seuls les aèdes savaient la manier. Mais attention, elle restait au service d'une mémoire vivante: même dans sa forme écrite, l'Iliade apparaît comme une histoire qui bouge, portée par une mémoire qui transforme les données autant qu'elle les perpétue.

Pourquoi a-t-on éprouvé le besoin de fixer ces textes par écrit?

C'est une question que les homéristes adorent et redoutent parce qu'elle restera toujours sans réponse. J'ai émis la double hypothèse d'un pouvoir athénien qui voulait une version fixée de la guerre de Troie et d'une série de transformations sociales qui ont pu conduire les aèdes à s'interroger sur la survie de leur art dans une société nouvelle.

Jean-Pierre Vernant aime Ulysse, l'homme de la ruse opposée à la force, le fidèle, celui qui choisit la vie. Vous avez élu l'«Iliade» et Achille. Pourquoi?

Momigliano disait que l'Iliade devrait être interdite car elle encourage à la guerre! Du coup, j'ai réfléchi sur mon choix! Je crois que ce texte s'interroge surtout sur le pourquoi de la guerre. C'est le seul texte grec qui pose si bien la question. Ulysse se demande comment continuer à vivre; Achille, pourquoi il doit affronter la mort. Son intelligence est celle de la douleur. L'Odyssée est plus proche du roman; l'Iliade, dont l'intrigue est plus ramassée, de la tragédie.