Anna Grigorievna Dostoïevskaïa

Dostoïevski, Mémoires d'une vie

Trad. de André Beucler

Préface de Jacques Catteau.

Mémoire du Livre, 270 p.

Michel Cadot

Dostoïevski d'un siècle à l'autre ou la Russie entre Orient et Occident

Ed. Maisonneuve et Larose, 350 p.

Viatcheslav Ivanov

Dostoïevski Tragédie, mythe, religion

Trad. de Louis Martinez

Introduction d'Andrei Chichkine

Editions des Syrtes, 173p.

Dostoïevski, comme Baudelaire, trouvait dans le jeu quelque chose de satanique qui entraînait vers les réalités inférieures et mystérieuses. Au deuxième tome de la correspondance complète s'ajoutent trois ouvrages qui se recoupent à maints égards. D'abord, la réédition des Mémoires de la seconde femme de Dostoïevski, Anna Grigorievna Snitkine. Elle était née l'année où l'écrivain entra dans la gloire littéraire avec Netotchka Nezvanova. Son père adorait l'écrivain et donnait à Anna le petit nom de Netotchka. Elle voulut avoir une profession, apprit la sténographie que venait d'inventer un Anglais. Recrutée par l'écrivain pour la dictée du Joueur, qui prit vingt-six jours, elle devint l'épouse, la protectrice de l'écrivain tourmenté, dont même les crises d'épilepsie s'espacèrent. Ce fut elle qui supporta avec un stupéfiant stoïcisme les rechutes de son mari, entraîné vers le gouffre du jeu. Avec quelle modestie, quelle exactitude et quelle pudeur elle évoque sa guérison, elle remercie la destinée, elle narre leur bonheur. Ses Mémoires sont un éclairage modeste mais indispensable aux grands romans.

Un comparatiste, Michel Cadot, nous livre une somme de ses études sur le grand Fiodor dans son Dostoïevski d'un siècle l'autre qui aborde en particulier le parallèle entre Baudelaire et Dostoïevski, qui ne se connaissaient pas, mais qui sont l'un et l'autre des «marginaux» qui ont trouvé dans «la double postulation» (Sodome et la Madone, Satan ou Dieu) le secret de l'homme déchiré. Les chapitres consacrés à l'influence manifeste de Dostoïevski sur Robert Walser, sur ses rapports avec Hermann Hesse, sur les lectures que fit Gide de son œuvre, sont très finement argumentés. Walser était hanté par Dostoïevski, persuadé que la souffrance et le malheur sont les accoucheurs de l'œuvre de génie. La figure du prince Mychkine le poursuivait: lui aussi était harcelé, comme le prince de L'Idiot, par le chevalier à la Triste Figure et «sa folle idée chevaleresque». Un thème en or pour le comparatiste chevronné qu'est Cadot!

Enfin un maître livre nous aide à comprendre le mystère de Dostoïevski écorché, celui,

enfin traduit, de Viatcheslav Ivanov, son Dostoïevski, Tragédie, Mythe, Religion. Le grand poète et mystagogue russe de la première moitié du XXe siècle, mort à Rome en 1948, était un historien de la religion de Dionysos. Le dieu souffrant écartelé est évidemment sa clé de lecture pour l'écrivain souffrant et écartelé que fut Fiodor Mikhaïlovitch, un Dante tragique, selon Ivanov. Car le dieu souffrant dispersé et remembré, le dieu de la tragédie antique révélait le mystère de l'identité de la vie et de la mort. Or Dostoïevski ne nous fascine tant que par ce qu'il a repris, avec la force d'Eschyle, mais dans le contexte de l'Europe industrielle, ce thème ardent de l'identité de la vie et de la mort. Toutefois, Dante avait un guide: Virgile, et toute la sagesse antique, tandis que Dostoïevski, selon Ivanov, n'a point de guide, et se joint à la foule des réprouvés. Celui qui avait vécu le simulacre de l'exécution capitale, qui avait connu l'écartèlement comme Dionysos, tel un «processus d'individuation et de dissolution», revit sans fin cette structure dionysiaque de son être. Le roman était sa prière de remembrement, le miracle de sa résurrection, car il faisait se lever en lui le peuple des autres, c'est-à-dire Dieu.