AUSTRALIE

Livres. Quand la lointaine Tasmanie inspire les écrivains

Cette ancienne terre de déportation sert de cadre à la parabole amère de Richard Flanagan sur l'abandon et l'exil, ainsi qu'au premier roman très noir de Chloe Hooper.

Richard Flanagan

Dispersés par le Vent

Trad. de Delphine et Jean-Louis Chevalier

Flammarion, 376 p.

Chloe Hooper

Un Vrai Crime pour livre d'enfant

Trad. d'Antoine Cazé

Christian Bourgois, 292 p.

La Tasmanie est un vaisseau fantôme égaré au large de l'Australie. Côtes escarpées, vallées ravinées sous une tignasse de landes et d'herbes folles, cette île des antipodes fut longtemps un enfer: après avoir massacré la population indigène, les Anglais en firent une terre de déportation, au siècle dernier. Ils y expédiaient les insoumis, qui attendaient la mort dans des bagnes où les hommes devenaient des loups. De cela, il est un peu question dans Les Passagers anglais de Matthew Kneale mais, pour le reste, la lointaine Tasmanie n'inspire guère les écrivains. En voici deux, pourtant, qui renouent avec cette île «où le ciel peut être noir comme dans un four et la terre chatoyer d'or, avec seulement des ombres pour maintenir le tout ensemble».

Le premier, Richard Flanagan, vit en solitaire en Tasmanie, où ses ancêtres irlandais furent déportés à l'époque de la grande famine. De lui, Flammarion a déjà publié A Contre-Courant (lire le SC du 16 septembre 2000). Quand s'ouvre Dispersés par le Vent (The Sound of One Hand Clapping), par une nuit de tempête et d'effroi, on voit une femme sortir d'un baraquement pouilleux, faire quelques pas dans la neige, et disparaître à tout jamais. Cette femme, c'est Maria Buloh. Elle vient de quitter la Slovénie d'après-guerre – nous sommes en 1954 – pour se réfugier en Tasmanie, comme tant d'autres rescapés d'Europe centrale. Où part-elle, si brutalement? Vers quelles ténèbres? Et pourquoi a-t-elle soudain décidé d'abandonner son mari Bojan et Sonja, sa petite fille de 3 ans? Le roman de Flanagan se noue sur ce mystère, en alternant les époques. Les années qui suivent la disparition de la mère, d'abord, lorsque Sonja doit affronter la violence de son alcoolique de père. Puis la fin des années 80, lorsque, devenue adulte, elle quitte Sydney et revient dans la sombre Tasmanie de son enfance. Elle veut savoir, retrouver les traces de sa mère, exorciser le passé, comprendre le fiasco parental, recomposer l'histoire délabrée de ce couple qui a fui les Balkans au lendemain de l'apocalypse. Dispersés par le Vent est un roman sur l'abandon et l'exil, une parabole amère, parfois trop lyrique, parfois décousue. Mais qui prouve que Flanagan – ce familier des tourmentes dont le nom rime avec ouragan – a de l'encre irlandaise dans les veines.

Sa jeune consœur Chloe Hooper s'y entend, elle, pour souffler le chaud et le froid en entrelaçant le polar et le conte fantastique, la série noire et la (fausse) série rose pour nurseries. Kate, la narratrice d'Un Vrai Crime pour livre d'enfant (A Child's Book of True Crime) est institutrice en Tasmanie. Pour ses élèves, elle aime inventer des fables animalières où la plus haute métaphysique se mêle à ses inquiétudes personnelles, à la façon de Lewis Carroll. Dans la classe, Kate s'est attachée au petit Lucien. Mais elle en pince également pour son père, Thomas. Elle est d'ailleurs devenue sa maîtresse. Parfait amour, parfait adultère.

Les ennuis commencent lorsque l'épouse de Thomas, qui est romancière, s'inspire d'un fait divers pour signer un récit où il est aussi question d'adultère. Et où l'héroïne est sauvagement assassinée… Du coup, Kate panique. Car elle croit que cette sinistre histoire est prémonitoire, qu'elle lui est secrètement adressée, et que sa fin est proche. On va la tuer, elle aussi? Certains signes, d'ailleurs, lui prouvent qu'elle a raison de craindre le pire. A moins qu'elle n'ait tout simplement sombré dans la paranoïa la plus aiguë. Chloe Hooper a l'art de semer le doute, de nourrir le suspense, de nous égarer en ouvrant une multitude de portes dans ce récit qui a la forme d'un château hanté. Avec, en toile de fond, les paysages lugubres de Tasmanie, l'ancienne colonie pénitentiaire jadis peuplée de criminels. De cette île démoniaque, Chloe Hooper réveille tous les spectres, au fil d'un premier roman qui glisse sur le tranchant du rasoir. C'est prometteur.

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