Hugo Claus a dit de Louis Paul Boon qu'il est le «merle blanc» de la littérature flamande, c'est-à-dire un écrivain qui a bouleversé les bonnes manières de l'art d'écrire et s'est révélé comme une source de renouvellement de cette littérature. Son œuvre est tout entière attachée, avec une générosité passionnée, exhibitionniste souvent, honnête toujours, sur le destin des plus pauvres et des plus exploités de la société. Né en 1912 à Alost en Belgique, Louis Paul Boon quitte l'école à quatorze ans, puis il suit des cours aux Beaux-Arts, écrivant et peignant «pour lui-même»; il est tour à tour peintre décorateur, vitrier, couvreur, puis rédacteur culturel, d'abord pour un journal communiste, ensuite pour le quotidien socialiste Vooruit. Il est mort en 1979. A ce jour, seuls Ma Petite Guerre (Ed. Longue Vue, 1988) et Menuet (Ed. Le Plat-Pays, 1973) avaient été traduits en français.

La Route de la chapelle, sous-titré Eté à Ter-Muren (premier roman illégal de Bontje), paru en 1953, englobe tous les thèmes et toutes les formes de ses œuvres antérieures et postérieures. Approchez, mesdames et messieurs, oyez les aventures d'Ondine sur la route de Ter-Muren en l'an 1800 et tant, entrelacées aux aventures de l'auteur, de son épouse, de ses amis imaginaires, ici en Belgique dans les années d'après-guerre!

L'apostrophe est imaginaire, mais on croit l'entendre dès les premières pages qui, tel un jeu de cartes éclatantes rapidement ouvert et refermé, nous invitent à pénétrer dans un monde à multiples petits coins et recoins, histoires et sous-histoires, dont les mots seront tantôt en majuscules, tantôt en minuscules, dont les ornements lyriques, les obsessions, les expressions fantaisistes et frappantes, les détails terre à terre, les rêves érotiques, les prises de position personnelles, les peintures réalistes jailliront dans un vaste chaos organisé. «Un roman où on déverse tout pêle-mêle, plouf, comme une cuve de mortier qui tombe d'un échafaudage, avec en + et en sus ses doutes et ses hésitations sur la finalité et l'utilité du roman, + en sus et par-dessus le marché ce qu'on pourrait appeler le voyage du nihilisme au réalisme – aller-retour troisième classe…»

Réparti sur divers niveaux, qui apparaissent sous forme de chapitres très courts et toujours pourvus de titres, le récit entrecroise le roman d'Ondine, les mésaventures de Reynart le Goupil, et les interventions de voisins et amis – qui sont en fait des personnages imaginaires, frappant à tout moment à la porte de l'auteur pour lui raconter leur vie et lui donner leur avis sur le roman d'Ondine en train de s'écrire. Il y a môssieu colson du ministère, tippetotje la peintre, johan janssens le journaliste et poète, le maître d'école cantique et sa belle femme Lucette, le professeur de maison-lepitre, et d'autres, tous extraordinairement personnalisés, présents par leur seule façon de s'exprimer, que ce soit sur leurs difficultés professionnelles, leurs rencontres du jour, leur lecture des journaux ou leur vision de ce que devrait être un roman.

C'est dire que Louis Paul Boon (sans que se rompe jamais le fil rouge de l'histoire d'Ondine, et sans que le lecteur s'embrouille) réussit à faire débouler sur cette Route de la chapelle tous les sujets qui le hantent, qui l'émeuvent, qui le révoltent: le Congo, l'industrie atomique, la guerre, la femme, la maladie, la mort, l'art face à la science, l'essor et le déclin du socialisme, le génie qui a «les jambes trop courtes»…

Ce double roman nous initie aux arcanes de la pensée et de la création de son auteur. Ondine conduit à la vie réelle et celle-ci reconduit à Ondine: «Un peu de sérieux maintenant (dit le maître d'école cantique), car bien qu'on n'écrive plus de romans, l'auteur de ce plan-de-roman voudrait donner quelque chose qui engloberait Toute La Vie… mais tu vois que dès le début, il est forcé d'employer de trop grands mots avec des majuscules… et humainement parlant il faut s'attendre à ce qu'il ne soit pas à la hauteur […] ça deviendra une mer, une flaque […] mais il nous restera la mince consolation qu'il soit un maître du détail.»

Louis Paul Boon

La Route de la chapelle

Trad. de Marie Hoogue

L'Age d'Homme, 408 p.