«Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré.» C’est Marcel Proust qui note cette phrase dans un extrait de Pastiches et Mélanges, intitulé «Journées de lecture», que la collection Folio ressort en petit livre en ce début d’année.

L’ouvrant, je me suis dit, Marcel Proust va y parler de textes, de romans, d’aventures, de ses «livres préférés»… Mais pas du tout. «Journées de lecture» est à prendre au sens littéral. L’écrivain, dans la première partie de ses réflexions, – la plus belle – y raconte l’enfance et l’activité même de lire ainsi que le souvenir retrouvé de tout ce qui l’entoure.

Il dit le temps qui s’écoule lorsqu’on est absorbé, les refuges que l’on trouve pour se livrer aux livres, les interruptions, – «la parole fatale: allons, ferme ton livre, on va déjeuner» –, les amis ou les proches intempestifs, le temps qu’il fait. Au point que le livre, si on le retrouve des années plus tard, ne raconte plus son histoire propre, mais plutôt celle du lecteur: «… s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus.»

Magnifique idée qui fait du livre, non seulement une boîte à merveilles, mais aussi un réceptacle du monde alentour, de ce qu’on fuit pourtant en s’y plongeant, de ce que l’on oublie au profit des péripéties dans lesquelles il nous entraîne. Les aventures dont on se souvient, se sont pas celles des héros mais celles du lecteur en quête de clandestinité, désireux qu’on l’oublie: «Dans cette charmille, le silence était profond, le risque d’être découvert presque nul, la sécurité rendue plus douce par les cris éloignés qui, d’en bas, m’appelaient en vain, quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, cherchant partout, puis s’en retournaient n’ayant pas trouvé; alors, plus aucun bruit…»

Plus loin dans le texte, Proust se sermonne un peu. Les «charmantes lectures de l’enfance […], ce qu’elles laissent surtout en nous, c’est l’image des lieux et des jours où nous les avons faites. Je n’ai pas échappé à leur sortilège; voulant parler d’elles, j’ai parlé de toute autre chose que des livres parce que ce n’est pas d’eux qu’elles m’ont parlé.»

Et il finit, ainsi, par donner le titre du livre si jalousement lu, enfant: Le Capitaine Fracasse de Théophile Gauthier. Et il explique pourquoi il l’aime. Mais son but, toujours, est de dire ce qu’est la lecture «des beaux livres». Et là, de nouveau, Proust ouvre des territoires. Le livre qui pour l’auteur est un tout, un point d’aboutissement, une conclusion, est pour le lecteur, dit-il, l’ouverture d’un champ de désirs neufs, un terrain d’incitation à la rêverie; ainsi, sortilège continu même pour le lecteur adulte, la lecture, le livre, le bon livre nous conduit-il au seuil d’un monde qui reste toujours à découvrir.