Comme en politique ou en économie, les événements philosophiques les plus marquants ne sont pas forcément les plus visibles. Ainsi en va-t-il de la parution en poche de la traduction (la première dans une langue moderne!) du Grand Commentaire du philosophe arabe Averroès (1126-1198), consacré au Traité de l'âme d'Aristote. Une entreprise d'érudits à l'intention d'autres érudits? Oui et non. Oui, parce que le simple établissement du texte d'Averroès, dont on ne possède plus l'original arabe, a requis des trésors d'érudition historico-critique et philologique. Oui encore, parce que le texte est rugueux, parfois hermétique, souvent abscons. Mais c'est à une autre aune qu'il faut mesurer le titanesque travail d'Alain de Libera, actuellement professeur de philosophie médiévale à Genève, auteur de cette traduction et de l'appareil critique qui l'accompagne.

Car le texte d'Averroès (ibn Rushd en arabe) est l'un de ceux, rares par définition, qui ont fait époque dans l'histoire de la philosophie, au sens où il a donné pour longtemps les grandes catégories à partir desquelles on aborderait le problème de la pensée et de la connaissance, c'est-à-dire, dans ce contexte, de la théorie de l'âme. C'est essentiellement à travers lui, en effet, que le Moyen Age a lu Aristote. En rendant ce texte disponible, c'est à une authentique entreprise d'archéologie culturelle que se livre Alain de Libera. Le Grand Commentaire, publié ici sous le titre L'Intelligence et la pensée, est à la fois une synthèse du passé des lectures aristotéliciennes, une œuvre polémique à l'égard de certaines interprétations de l'époque, et un tremplin vers le futur de la science psychologique. A partir de la lecture interprétative d'Alain de Libera, on découvre une psychologie foncièrement aristotélicienne (nulle trace ici du cogito cartésien), mais préoccupée par un problème dont les ramifications modernes sont évidentes: comment expliquer les rapports entre un corps vivant, animé, objet des sciences de la nature, et la pensée, élément immatériel, divin même pour Aristote?

De Libera tire cette question dans une direction plus contemporaine encore: «Averroès pose la question du sujet de la pensée. Et il la pose comme le ferait un Grec, lecteur et disciple d'Aristote: quel est dans l'âme humaine le sujet, le substrat, assurant la saisie, c'est-à-dire la réception de l'intelligible?» Restituer ce texte devenu littéralement illisible, rendre intelligible ce qui, pour moult raisons, ne l'est plus, exhumer ainsi des pans de mémoire philosophique dépasse largement le cadre de l'érudition universitaire. C'est une véritable entreprise de salut culturel, une lutte contre l'amnésie générale qui guette nos savoirs pressés.

De son côté, l'historien de la culture arabe Dominique Urvoy entend replacer Averroès dans le contexte historique de l'Espagne musulmane du XIIe siècle.

Ouvrage destiné à un plus large public et qu'on peut lire en complément du film Le Destin de Youssef Chahine (qui a précisément pour figure centrale ibn Rushd), Averroès, les Ambitions d'un intellectuel musulman offre un riche tableau du contexte religieux, culturel, politique et intellectuel dans lequel a vécu l'auteur du Grand Commentaire. Chahine nous le montre comme un défenseur de l'esprit des Lumières avant la lettre, question sur laquelle Urvoy est plus nuancé, bien que le présentant comme un réformateur rationaliste. Averroès est en effet devenu partisan du mouvement religieux almohade, contre le traditionalisme des Almoravides au sein duquel il avait été éduqué.

On voit ici, en somme, Averroès côté cour, l'homme public, ses engagements et son rôle dans ce jeu de forces d'une époque troublée. De Libera, lui, nous fait découvrir Averroès côté jardin, un jardin aux sentiers escarpés et à la végétation parfois encombrante, mais dont on ne peut s'empêcher d'admirer la grandeur et la beauté passées.

Averroès, L'Intelligence et la pensée, Ed. et trad. d'Alain de Libera, Garnier-Flammarion, 412 p.

Dominique Urvoy, Averroès, les Ambitions d'un intellectuel musulman, Flammarion, 253 p.