Le compositeur mystique italien Giacinto Scelsi demandait à ses interprètes, avant de les autoriser à jouer sa musique en public, qu'ils la travaillent longtemps, s'en imprègnent complètement, jusqu'à «devenir le son lui-même». Alexandre Scriabine aurait pu exiger la même chose, lui qui s'attendait, après l'exécution de son Poème de l'extase, «à ce que tout le monde pérît sur le champ… d'extase»! A la fin de sa vie, il imaginera un Mystère aux proportions utopiques, qui devait durer plusieurs jours dans une sorte de Bayreuth indien près de Madras, véritable orgie de lumières, parfums, musiques et poèmes visant à la transfiguration spirituelle du spectateur. Le projet restera à l'état d'ébauche.

Scriabine (ou Scryabin) était-il un compositeur visionnaire ou un exalté aux théories fumeuses? La question a trouvé des réponses multiples et changeantes, au gré des modes intellectuelles dominantes. Hormis l'excellent ouvrage de Boris de Schloezer et une première monographie plutôt technique de Manfred Kelkel (déjà), le lecteur de langue française n'a eu que très peu d'occasions pour se familiariser avec cette figure singulière et excentrique. La nouvelle biographie de Manfred Kelkel comble donc une lacune majeure. Avec une rigueur impressionnante, il dresse le portrait d'un artiste trop en avance sur son époque, et en même temps irrémédiablement marqué par elle.

Longtemps, Scriabine a eu ses détracteurs, qui n'entendaient que fatras et verbiage dans ses théories illuminées, empreintes de théosophie et de philosophie orientale. Pire: trop zélés, ses thuriféraires même ont contribué à fausser l'image du musicien moscovite, la recouvrant sous une couche de pittoresque et un mysticisme de pacotille. Aujourd'hui, plus personne ne doute du génie de Scriabine. Même Pierre Boulez, le «pape» de la musique contemporaine, qui jadis ne ménageait pas ses critiques: n'a-t-il pas enregistré récemment, pour Deutsche Grammophon, un disque entier consacré au compositeur russe? Les idées de Scriabine sur les correspondances entre les arts trouvent un écho singulier en notre fin de siècle.

Sa vie se lit comme un roman, parfaite synthèse d'une époque tumultueuse. Né dans une famille de diplomates et de militaires, l'enfant perd très tôt sa mère, enlevée par une tuberculose à 23 ans. Il est élevé par trois femmes, dont sa tante Lioubov, qui laissera un précieux recueil de souvenirs. A 10 ans, Alexandre est inscrit par son oncle au corps des Cadets de l'Ecole militaire de Moscou. Il y restera cinq ans. Dans cet univers quasi carcéral, où les sévices corporels sont monnaie courante, l'adolescent se réfugie dans la musique. Il entre au Conservatoire de Moscou, où il a pour compagnons de classe Josef Lhevinne, pianiste parmi les plus fins du siècle, et surtout Serge Rachmaninov, compositeur à succès et formidable pianiste.

Les rêves de carrière pianistique de Scriabine se brisent sur une tendinite de la main droite. Il se consacre alors à la composition. Sa musique bénéficie très tôt de champions d'envergure: le critique Safonov, l'éditeur et mécène Belyayev, le chef d'orchestre Serge Koussevitzky. D'abord influencé par le romantisme de Chopin et de Liszt, Scriabine trouve vite son propre style, mélange unique et inimitable d'emportements hallucinés et de pauses contemplatives, enveloppé dans la plus sensuelle des sonorités. Dans ses dernières œuvres (les Sonates pour piano 6 à 10, notamment), il élabore une harmonie de plus en plus audacieuse, presque atonale, aux contours en apparence flous et vaporeux, mais en réalité bâtie avec une rigueur et une obsession de la symétrie qui ont fasciné plusieurs générations de compositeurs après lui.

Véritable chapelet mystique, les titres de ses compositions témoignent de son attirance croissante pour l'occultisme et l'ésotérisme: Poème satanique, Danse languide, Caresse dansée, Prométhée le Poème du feu, Vers la Flamme, Flammes sombres… De même, les partitions regorgent d'indications expressives destinées à l'interprète: «Douloureux, déchirant, comme un cri» (Préludes op. 74), «avec une douceur de plus en plus caressante et empoisonnée» (9e Sonate), «avec une volupté radieuse, extatique» (7e Sonate)… La métaphore du feu libérateur traverse toute son œuvre. Dans Prométhée le Poème du feu, Scriabine pousse toujours plus loin son goût pour la synesthésie: il ajoute au piano, aux chœurs, à l'orgue et à l'orchestre, des «fumigations» et un «clavier à lumière» censé projeter des couleurs correspondant aux différentes harmonies de l'oeuvre.

Supérieurement documentée, la biographie de Manfred Kelkel décrypte avec une profusion de détails le profil psychologique de Scriabine, mais aussi sa place dans l'histoire de la musique et des idées au tournant du siècle. Dans les analyses musicales, l'auteur montre bien l'importance de la numérologie, de la symétrie formelle, des rapports mathématiques par lesquels le compositeur cherchait à traduire l'unité du cosmos, à ouvrir les portes de la perception sensorielle, et à atteindre l'extase mystique. Scriabine disait de sa Dixième Sonate qu'elle était une «sonate d'insectes…» Avant d'ajouter: «Les insectes sont les baisers du soleil…» Il est mort aux Pâques de 1915, des suites d'une septicémie provoquée par une… piqûre d'insecte.

Manfred Kelkel, Alexandre Scriabine, Fayard, 412 p.

Repères discographiques

Piano

Trois noms pour découvrir le visage pianistique de Scriabine: Vladimir Sofronitzky (qui avait épousé l'une des filles du compositeur), Vladimir Horowitz et Sviatoslav Richter. Le premier a enregistré essentiellement en public, lors de concerts annuels au Musée Scriabine de Moscou: ses envolées visionnaires atteignent des sommets d'intensité. Rechercher un choix de Sonates, d'Etudes et de Poèmes chez Chant du Monde, Arlecchino ou Melodiya/BMG. Attention, la qualité du son est souvent mauvaise. Horowitz est extraordinaire dans un choix de Préludes, et les 3e et 5e Sonates (RCA), Richter insurpassable dans les 5e (Praga), 7e (Live Classics) et l'étrange Poème-Nocturne (Live Classics).

Orchestre

Les trois Symphonies, le Poème de l'extase et Prométhée sont dirigés avec toute la séduction nécessaire par Dimitri Kitaenko chez RCA/BMG. Svetlanov vaut également le détour (Russian Disc). Enfin il faut absolument entendre un document (hélas, dans un repiquage exécrable): le Poème de l'extase sous la baguette de Golovanov, d'une sensualité sauvage et délirante. L. S.