Enrique Vila-Matas

Etrange Façon de vivre

Trad. d'André Gabastou

Loin de Veracruz

Trad. de Denise Laroutis

Christian Bourgois, 162 et 274 p.

«Etrange façon de vivre» (Extraña forma de vida, 1997) est l'histoire d'un journaliste barcelonais qui écrit une trilogie romanesque on ne peut plus réaliste sur les petites gens de son quartier et, pour ce faire, consacre des heures à les observer. Il a une femme, Carmina, un enfant trisomique, une maîtresse épisodique et pharmacienne, mangeuse d'hommes, Rosita, qui n'est autre que la sœur de son épouse et le somme de s'enfuir avec elle. «Ce soir, lui écrit en substance cette dernière dans un mot glissé sous sa porte, j'assisterai à ta conférence sur la structure mythique du héros. Tu m'y verras pour la dernière fois de ta vie.» Notre narrateur n'imagine qu'une solution: bouleverser Rosita par sa conférence au point qu'elle renonce à rompre. Pendant toute la journée, donc, il va élaborer et remanier dans sa tête son texte. D'abord changer le titre. Envoyer paître le héros classique et traiter de la littérature comme espionnage: «Il suffit par exemple de regarder ce qui se passe avec les romans: l'auteur espionne et le lecteur espionne aussi, tout le monde espionne. L'auteur parce qu'il découvre en écrivant son roman tant de choses sur lui qu'il ignorait auparavant, qu'il n'arrête pas, le pauvre, de s'espionner lui-même.»

On lira donc toutes les versions successives d'une conférence virtuelle sur le thème de l'espionnage, sur des rencontres vraies ou fausses avec Graham Greene, avec des interlocuteurs de wagon-restaurant dont les confidences semblent venir d'agents doubles imbibés de whisky, etc. Au bout du compte, le narrateur, qui a cogité vainement, reviendra à la conférence annoncée et rodée, Rosita lui donnera un baiser d'adieu, avant qu'il retourne au train-train du bonheur familial ordinaire. Bon sujet, drôle et bien traité, dans l'unité de temps, de lieu et d'action.

On ne saurait en dire autant de Loin de Veracruz (Lejos de Veracruz, 1995), qui s'éparpille loin de Barcelone sur les cinq continents, des années sans respect de la chronologie, et une foule d'épisodes échevelés entre rêve, ivresse et réalité. L'imagination de Vila-Matas n'est pas en cause, il invente tellement qu'on a du mal à le suivre; son style non plus n'est pas en cause, qui passe sans cesse du bouffon au tragique avec cent trouvailles heureuses. Où gît donc le problème? Le narrateur, Enrique Tenorio, a deux frères: Antonio, le solennel écrivain à la pipe, reclus dans les bouquins qu'il pille – il finira par se suicider –, et Maximo, peintre non-conformiste, bizarre et versatile – il finira assassiné par sa femme, la pulpeuse chanteuse caraïbe Rosita Boom Boom. Enrique, lui, a beaucoup voyagé pour anesthésier un spleen congénital. En trente ans de nomadisme, n'a-t-il pas tué un voleur en Afrique, perdu un bras en Asie, son épouse d'une fièvre au pied d'un volcan des Andes?

Ces trois destins se chevauchent, parce que les trois frères se ressemblent étrangement, on les confond, ils échangent parfois leurs rôles (tous trois ont succombé aux charmes incendiaires de Rosita). Ils incarnent trois attitudes (le conformisme au bord du précipice, la rébellion esthétique, la fuite dans l'errance et l'alcool) qui peuvent alterner en un seul individu. Tous trois font à leur façon le procès de Dieu, responsable de leurs malheurs, du vieillissement et de la mort. Le hic, c'est la surabondance des références littéraires. On compte les allusions et citations par douzaines, comme si Vila-Matas avait voulu récrire d'un coup toute la littérature universelle autour du Quichotte, de Robinson, de L'Odyssée, du Pedro Páramo de Juan Rulfo, de Malcolm Lowry, Kafka et vingt autres. Bref, un côté «bijoux de famille» et intello barcelonais agace parfois le lecteur. A lire par petites doses.