Patrick Raynal

Ex

Denoël, 272 p.

Trente ans après, que sont-ils devenus, ceux qui croyaient qu'un autre monde était possible? Ceux qui voulaient si fort faire la révolution, dans les années 1970, qu'ils furent parfois tentés par l'action directe, le recours au terrorisme? L'exercice doux-amer de dépôt de bilan d'une génération en voie d'extinction est assez répandu, et plutôt bienvenu en ces temps résignés.

Moins proustien qu'Olivier Rolin, dompteur d'un excellent Tigre en papier, Patrick Raynal, directeur de la Série noire, a milité comme lui dans les rangs de la Gauche prolétarienne. Cet ex-mao niçois né en 1946, fou de Harley Davidson et auteur de nombreux romans noirs, a choisi une couverture blanche et un titre aussi court qu'éloquent pour se confronter à ces années d'espoir et de plomb. Ex: une expectoration qui renvoie le plus souvent à la passion amoureuse, à ce goût de cendre et de vomi que laissent une idylle inaboutie, une liaison délitée, une tendresse décatie.

Qu'une passion politique puisse être aussi ravageuse, et que pourtant on puisse lui survivre et se reconstruire, c'est tout le propos de ce court roman qui emprunte au polar nombre de ses trucs et de ses tics. Voici Jo, gardien de phare en Bretagne. Un homme solitaire, à la vie monotone et taciturne, jusqu'au jour où débarque de Paris un fantôme flanqué de deux gorilles. Le fantôme, c'est Jean Pons, fondateur en 1968 d'un groupuscule révolutionnaire dont Jo avait fait partie, devenu depuis éminence grise de la politique gouvernementale. Victime d'un cancer au stade terminal, l'ancien chef charismatique confie à Jo une mission: retrouver les six autres membres de leur tribu maoïste pour donner à chacun sa part d'un «trésor de guerre», colossale somme d'argent transmise par les services secrets chinois à l'époque où le groupe semblait assez crédible pour en faire bon usage. Mais l'argent resta inemployé car au moment même où les militants hésitaient à se lancer dans la lutte armée, leur petit noyau fut démantelé par la police suite à une trahison. Exit la révolution. D'où cette autre mission confiée au gardien de phare: démasquer le traître, forcément membre du groupe.

De Bretagne en Irlande et de Nice à Bamako, Jo parcourt donc le monde et remonte le temps, rencontrant l'un après l'autre ses ex-camarades. Il y a de l'alcool et des belles femmes, mais le ton de ce roman rouge est plutôt bonhomme, teinté d'humour et de nostalgie. Démasquer le traître n'intéresse plus personne: tous sont au fond soulagés que la débandade du groupe leur ait évité de s'enferrer dans des actes irréparables. Certes, face aux images en boucle d'un certain 11 septembre, une sorte de «jubilation clandestine» vient réveiller de vieilles tentations. Mais le passé idéologique est bien mort, et chacun des protagonistes de cet attachant roman aura tenté, voire réussi, en surmontant les aléas de l'existence, de trouver une réponse personnelle digne face au deuil de l'utopie collective.