«Pourquoi écrit-on sur les écrivains? Leurs livres devraient suffire», s'étonnait-elle. Mais le lecteur est ainsi fait que sa curiosité s'attache toujours à la personne derrière l'œuvre. De sa vie, de son enfance en Indochine surtout, Marguerite Duras (1914-1996) a fait des romans: d'Un Barrage contre le Pacifique (1950), qui rate le Goncourt décerné à L'Amant trente-quatre ans plus tard, à L'Amant de la Chine du Nord (1991) où la même histoire est redite différemment, car c'est moins cette histoire qui compte que le corps à corps renouvelé avec l'écriture. Mais ces variations et les commentaires souvent contradictoires de l'écrivain rendent difficile à débrouiller l'écheveau de sa vie.

Historienne et journaliste, Laure Adler s'est attelée à la tâche en 1992, en rencontrant Duras et ses proches, dont beaucoup ont aujourd'hui disparu: son mari Robert Antelme, le père de son fils Dionys Mascolo ou encore François Mitterrand, responsable du réseau de résistants dont Marguerite faisait partie. Elle a interrogé et parfois retrouvé bien d'autres témoins, notamment au Vietnam où elle s'est imprégnée des paysages et a fréquenté les bibliothèques coloniales. Laure Adler a aussi obtenu de Jean Mascolo (dit Outa depuis son séjour de bébé dans une maison prêtée par Mitterrand où il a été victime des aoûtats) l'autorisation de consulter seize cartons d'archives déposés à l'Institut Mémoires de l'édition (IMEC) et renfermant documents personnels, notes, projets et textes inédits. S'il a passé au peigne fin son manuscrit avant parution, Jean Mascolo ne lui a finalement demandé que des suppressions de détail.

Pas de révélations dans cette vaste biographie, seulement des précisions sur des épisodes clés de son enfance nomade et de la Résistance. Par exemple sur les parents: directeur de l'école normale de Gia Dinh, près de Saigon, Henri Donnadieu épouse Marie Legrand, veuve Obscur (sic), cinq mois seulement après la mort de sa première femme Alice, ce qui fait jaser. Entre six et quatorze mois, Marguerite est séparée de sa mère; et son père, de santé fragile, meurt en France quand elle n'a que sept ans; l'absence de certificat de décès empêche sa veuve de toucher une pension pendant six ans, alors qu'elle peine à élever ses trois jeunes enfants avec un maigre salaire d'institutrice. La famille connaît une douzaine de résidences et d'allers-retours au Vietnam, au Cambodge et en France, avant que Marguerite ne quitte définitivement l'Indochine, à dix-neuf ans, pour étudier à Paris le droit et l'économie politique.

A la place de son patronyme détesté, la romancière débutante choisit en 1943 un nom de plume qui rappelle ses origines paternelles, mais c'est de celui de sa mère, Legrand, qu'elle signe ses contributions journalistiques alimentaires. Tout ou presque, dans la vie de Marguerite, semble ramener à cette mère sans tendresse, à la fois aimée et détestée parce qu'elle préfère à ses deux cadets l'aîné Pierre, voyou violent et drogué avec lequel elle est d'ailleurs enterrée, alors que son mari repose aux côtés de sa première femme… Bel hommage filial qu'elle rejette pourtant violemment, Un Barrage contre le Pacifique évoque déjà la figure de l'amant, sous des traits européens, alors que dans une première version inédite des archives de l'IMEC, il s'agit d'un riche Annamite à qui la mère «vend» sa fille. Mais l'amant chinois a bien existé selon Laure Adler, qui a retrouvé des témoins à Sadec.

Le manque d'argent, l'obsession de l'argent, voilà un point commun entre les deux M. D., Marie Donnadieu et Marguerite Duras. En digne fille de sa mère, cette dernière investit dans l'immobilier dès qu'elle le peut et jusqu'à la fin de sa vie: avec les droits d'adaptation au cinéma par René Clément du Barrage, elle achète la maison de Neauphle, son premier lieu à elle après le gai phalanstère de la rue Saint-Benoît où elle reçoit et nourrit, pendant la guerre et après, toute l'intelligentsia de gauche autour de Robert Antelme et de Dionys Mascolo, qui sont les meilleurs amis du monde et partagent sa vie et ses idées.

Laure Adler ne nous dit pas grand-chose de la période d'avant-guerre, mal connue, sinon qu'un certain «amant de Neuilly» qui a donné à Duras le goût de lire la Bible avait les yeux bleus et les cheveux noirs; ou que son camarade de faculté Jean Lagrolet criait souvent la nuit: détails dont se souviendra l'écrivain. Quant à sa trajectoire politique, elle est semblable à celle de ses amis Claude Roy, Maurice Blanchot ou François Mitterrand, passés du pétainisme à la gauche. C'est en effet pour le compte de son employeur, le Ministère des colonies, que Marguerite Donnadieu rédige en collaboration son premier livre, L'Empire français, avant de travailler en 1942-1943 comme secrétaire de la Commission de contrôle du papier, organisme surveillé de près par les Allemands.

Dès 1944, elle est une ardente militante de base du Parti où elle reste jusqu'à son exclusion en 1950, dans laquelle Jorge Semprun nie aujourd'hui toute responsabilité. Efficace agent de liaison du réseau Morland, alias Mitterrand, jusqu'à l'arrestation de son mari, elle noue, pour obtenir des renseignements sur son sort, des relations ambiguës avec un agent de la Gestapo nommé Charles Delval (relatées en partie dans La Douleur, qui raconte le retour de Buchenwald de Robert Antelme): elles aboutiront à la condamnation à mort de Delval, après deux témoignages contradictoires de Marguerite à son procès. Imbroglio augmenté du fait que Dionys Mascolo, tombé amoureux de la femme de Delval, aura avec elle un enfant peu de temps avant la naissance de son fils Jean – ce que Marguerite ne saura heureusement jamais.

Refusé chez Gallimard par Queneau, qui l'encourage cependant à écrire et restera longtemps son conseiller littéraire, son premier roman Les Impudents paraît en 1943 chez Plon grâce à Robert Antelme, mais il est dédié «A Dionys qui m'a appris à mépriser ce livre». Pendant des années, avant de regimber définitivement, Marguerite écrira sous le regard critique de ces deux hommes qu'elle admire et qui exercent tous deux d'importantes fonctions chez Gallimard. Sa biographe nous apprend qu'elle-même aurait souhaité diriger une collection chez Gallimard ou Minuit, mais que seul P.O.L lui offrira de réaliser tardivement ce rêve.

De l'enfance saccagée à la vieillesse en tête à tête avec Yann Andréa (avec qui elle boit jusqu'à six à huit litres de vin par jour), ces six cents pages disent tout: amours tumultueuses (Gérard Jarlot), livres, tournages et mises en scène, combats politiques, amitiés (Elio Vittorini) et admirations (Madeleine Renaud, Delphine Seyrig, Bulle Ogier, Nathalie Sarraute…), lente dérive alcoolique qui lui vaut un coma de huit mois suivi d'un miraculeux retour à la vie. Le plus souvent séduite, la biographe ne cache pas son agacement devant les vaticinations et le narcissisme de son modèle, victime d'une légende qu'elle a contribué à former. Mais qui est aussi devenue (et qui reste d'abord) un écrivain, à force de travail et d'obstination dans l'insuccès: «C'est éprouvant à la fin tous ces livres qui jamais ne rapportent de quoi voir venir les autres livres», écrit-elle à Gaston Gallimard en automne 1960. Et l'on garde en mémoire ce terrible aveu final, dicté à Yann Andréa dans C'est Tout: «Ecrire toute sa vie, ça apprend à écrire. Ça ne sauve de rien.»

Laure Adler, Marguerite Duras, Gallimard, coll. Biographies, 636 p.

Laure Adler participera le 17 septembre à l'émission de Florence Heiniger «Faxculture» sur la TSR.