Dans la douce lumière de fin d'après-midi on vient d'apprendre sa mort. Il s'en est allé, lui aussi, et c'est encore un père qui disparaît, s'évanouit, son visage déjà trouble. Et les tâches que nous accomplissons en sont tout à coup alourdies, précieuses, lentes – lentement, je mets le linge à sécher sur le balcon, attentive aux trous dans un caleçon et au froid du soir qui mord les feuilles du poirier, à ma propre évanescence, mon corps compact et en même temps perméable dans le soir, à la veille de mes trente-deux ans, qui ne sont rien, qu'un peu de temps encore écoulé et quelques cheveux blancs, et le désir de caresser ces corps passants, ces torses, ces visages d'hommes, inquiets sous le sourire.

Les pères s'en vont, les uns après les autres, faisant de nous des orphelins tout à coup poussés dans l'océan du monde, délestés, dégagés de leurs bogues, comme les marrons qu'on fait rouler du pied dans les allées du parc.

Certains de ces pères ont laissé d'eux un visage éternellement juvénile, la trace d'une voix, la chaleur d'une main (quand on ferme les yeux et qu'on s'abandonne, on les retrouve).

D'autres vieillissent, et ne supportent pas la vieillesse, voient mourir leurs amis ou leur femme, veuf inconsolé qui tâtonne dans le réduit qu'est devenue sa vie, et qui attend, plein de terreur, la fin, qui ne vient pas. Alors, il prend la décision de hâter le cheminement.

Et d'autres, comme ce père encore, très proche, lentement annihilé sous nos yeux, puis tout à coup dépouille au visage énigmatique. La parenté de ces morts nous surprend: violence et lenteur, brutalité et pesanteur, et l'on pense qu'on ne s'en remettra pas, non, pas cette fois.

Pourtant, on nourrit son chagrin de vie débordante, de terre, de feuilles et d'escargots, de couchers de soleil, d'amour et d'espérance, de frivolité et d'absurdité. On remet la mort à plus tard.

On punaise au mur une photographie, présence dérisoire et si bonne, et l'on se remet au travail, le cœur à l'envers, les yeux dans le dictionnaire. Autour de nous, aimés, lus ou écrits par nos pères, les livres sont notre héritage et nous protègent, un rempart de livres, exaspérant et bon.

Lettres, mots, langues, chansons: don des pères, que nous transmettons à notre tour. C'est tout ce que nous savons faire.

Le printemps, tout à coup, a tourné au vert très intense, aux gris infiniment variés et superposés du ciel, au vent brutal qui arrache les feuilles et fait flotter en l'air de légers flocons blancs qui pourraient être de la neige, mais sont en réalité des fleurs de marronnier.

La pluie s'abat, puis se retire, laissant des flaques où l'asphalte prend des tonalités de cuivre, et de grands pans de ciel bleu découpé, avec des effets de profondeur comme à un plafond baroque.

Du côté du Jura, le ciel est gris foncé, on dirait une encre lavée de beaucoup d'eau. Et on entend quelques coups de tonnerre. Les pivoines sont échevelées et froissées, de gros visages roses d'enfants qui ont trop pleuré, de poupées délaissées au fond du jardin, sous la pluie, parmi les verts multiples du mois de mai.

Et moi, je vais dans les rues semées de flaques, souriant; je pense à tous ces hommes que je pourrais aimer, à mon corps qui marche vivement, au poids des chagrins que je laisse derrière moi, que la parole est en train de ronger, d'annihiler.

Je marche vers le pan de ciel, découvert comme une épaule dans les voiles de la pluie. Je marche vite, car il n'y a pas de temps à perdre: j'en ai trop perdu déjà, à attendre le prochain désastre.

Désormais, je marche, portée par la flamme dansante de l'amour et de la joie, qui me tiennent droite dans la bourrasque de printemps, et me font lever la tête vers les feuilles vert clair du micocoulier dégouttant de pluie, en chantant un air de Purcell.

Ces deux textes sont extraits de «Ligne imaginaire». Marie Gaulis signera son livre au Salon du livre, samedi 17 avril de 14 h à 16 h, au stand de Metropolis (rue Hemingway 20).