Depuis quand les femmes voyagent-elles seules? Chercheur au CNRS, Matei Cazacu s'est posé la question. Sur son chemin, il a rencontré un personnage aussi singulier qu'attachant: Elizabeth Berkeley, qui entreprend en 1786 un voyage peu commun. Partant de Vienne, elle se rend à Varsovie et Saint-Pétersbourg. De là, elle gagne la Crimée, nouvellement annexée à l'Empire russe, et Constantinople, où elle est reçue par l'ambassadeur de France, le comte de Choiseul-Gouffier. Ce dernier, familier de l'Orient, est l'auteur d'un Voyage pittoresque en Grèce illustré de superbes gravures, dont le premier volume a paru en 1782. Elizabeth l'accompagne en Grèce et visite avec lui le Parthénon, qu'elle appelle «le temple de Minerve». Voyant des fragments de marbre épars, elle veut en ramasser quelques-uns, mais le gouverneur de la citadelle, «un Turc fort honnête», s'y oppose. Vingt ans plus tard, lord Elgin sera plus heureux...

A son retour, Elizabeth publie une relation de son voyage. C'est ce texte que Matei Cazacu reproduit en partie dans son livre, en suivant la traduction faite en 1789. Il y joint un commentaire assez confus, multipliant les informations mal coordonnées sur les voyageuses des XVIIIe et XIXe siècles. Dans une partie biographique, il reprend des passages intéressants des Mémoires qu'Elizabeth Berkeley publiera à la fin de sa vie (leur version française de 1826 a été rééditée en 1991 au Mercure de France). Dans des pages saisissantes, elle relate quelques épisodes de son enfance. Délaissée par sa mère, elle est élevée par une gouvernante suisse, à qui elle attribue tous les mérites d'une éducation aussi raisonnable que libérale. Devenue lady Craven, elle est abandonnée par son mari après treize ans de vie commune (et sept enfants…), circonstance qui n'est pas étrangère à sa décision de voyager. Familière des cours européennes – ses Mémoires fournissent nombre d'anecdotes «sur la plupart des princes et autres personnages célèbres de la fin du XVIIIe siècle» – elle finit par épouser un prince allemand, le margrave d'Anspach, qu'elle ramènera en Angleterre.

Ajoutons que par sa mère, elle tenait de près à cette famille Lennox à laquelle une historienne anglaise, Stella Tillyard, a consacré un livre si vivant qu'il a donné lieu à une série télévisée en Angleterre (Quatre Aristocrates anglaises, trad. au Seuil en 1998). Contemporaine des sœurs Lennox dont le destin a pu être reconstitué grâce aux milliers de lettres qu'elles ont écrites, Elizabeth Berkeley, femme de lettres autant qu'aventurière, est un exemple de ces Anglaises qui, bravant les conventions, ont su affirmer leur indépendance de femme.

Matei Cazacu, Des Femmes sur les routes de l'Orient. Le voyage à Constantinople au XIXe s., Georg, 206 p.