Dans un texte de 1945, Charles-Albert Cingria entendait célébrer un Ramuz arabe, «sans images, sans lac et sans vignes», par opposition au personnage terrien dans lequel on avait trop exclusivement selon lui cantonné l'écrivain. Ramuz sans vignes? Il faudrait négliger à la fois la biographie et l'œuvre, oublier que Ramuz est le fils d'un épicier en denrées coloniales devenu marchand de vins en gros, qu'il a lui-même collégien fait les vendanges à Yvorne, qu'à son retour de Paris il a d'abord habité la vieille maison vigneronne du Treytorrens où a eu lieu sa rencontre décisive avec Strawinski, sous le double signe «du pain et du vin d'ici».

Si la vigne est nature, elle est aussi culture, labeur des hommes et expression d'une civilisation. Nombreux sont les textes autobiographiques qui évoquent cet environnement premier et son importance aux yeux de Ramuz, de Vendanges – avec de belles pages sur les caves où naît le vin – et Chant de notre Rhône aux Souvenirs sur Igor Strawinski. Mais c'est surtout à l'œuvre du romancier qu'il faut se référer pour comprendre que l'espace vécu de la géographie, et notamment le paysage de Lavaux, lui fournit le modèle d'une forme artistique sur laquelle se fonde sa démarche créatrice.

Il l'explicite dans Passage du poète avec le personnage de Besson le vannier. Un patronyme qui signifie «jumeau», manière d'indiquer que le travail artisanal du tresseur de corbeilles présente une double analogie avec celui des vignerons et de l'écrivain: «Besson continue à faire ses paniers, disant le pays et le refaisant, mettant les lignes de l'osier l'une sur l'autre, comme l'écrivain ses vers ou sa prose; disant le pays et ses murs par les tiges de l'osier dont il met les unes en travers et les autres viennent s'y nouer»…

Ce roman est un de ceux analysés par Philippe Renaud dans son essai sur Ramuz ou l'Intensité d'en bas (L'Aire, 1986) qui revisite le chantier de la maison ramuzienne, de la cave au grenier. Or, Passage du poète a connu plusieurs versions dont la deuxième, parue en France en 1929 grâce à Henri Pourrat (et rééditée par la petite maison d'édition charentaise Séquences), s'intitulait… Fête des Vignerons. Mais, à quelques variantes près, c'est le même texte, même s'il se veut ici davantage centré sur la chronique d'une communauté villageoise que sur l'action du vannier-poète. La fête populaire dont il est question a lieu le dernier dimanche d'août et réunit les communes du vignoble: concours de tir, fanfares, chevaux de bois, cantines, cortèges de demoiselles en bas de soie, discours adressés aux «Vignerons, chers amis…».

Quant à la vraie Fête des Vignerons, il semble bien que Ramuz n'en ait jamais parlé, sinon dans une interview d'octobre 1926 faite par Paul Budry à l'occasion de l'édition de 1927, et reproduite dans le Bulletin 1977 de la Fondation C. F. Ramuz. Dans ces libres propos où se reconnaît d'emblée la verve de l'auteur du Hardi chez les Vaudois, Ramuz se montre critique envers ce qu'il appelle «cette matinée d'opéra», encouragé par un Budry qui évoque «ces prêtresses enrouées chantant devant les places chères des hymnes à des faux dieux dont tout le monde se fout».

Selon Ramuz, «la fête, faire la fête, être en fête, ça veut dire, n'est-ce pas, que tout le monde en est, que tout le monde s'amuse». D'où sa proposition d'un grand spectacle, «où la population serait ensemble le spectateur et l'acteur», et qui serait dirigé par un de ces «régisseurs stratèges qui réglaient les premiers films à 30 000 personnages de Griffith». On peut rêver.