Vittorio Giardino

Rio de Sangre

(Max Fridman, t. 4)

Glénat, 48 p.

Voici Max Fridman sous les bombardements franquistes, sur le front de l'Ebre fin 1938, alors que les Républicains commencent à réaliser qu'ils n'ont plus d'espoir: le plus grand auteur italien de bande dessinée actuel, Vittorio Giardino, avec son trait précis, limpide et élégant, revient enfin pour la suite de son saisissant tableau de la guerre civile d'Espagne. Arraché au jardinage automnal dans sa propriété de Genève par la femme de son meilleur ami, qui a disparu dans la tourmente, Fridman part à sa recherche à Barcelone, puis sur le front. Lui qui a fait partie des Brigades internationales au début de la guerre connaît les conflits violents qui déchirent les Républicains, et il sait qu'il a des ennemis des deux côtés. De passage à la librairie Raspoutine à Lausanne, Giardino répond à nos questions.

Entrevue

Samedi Culturel: Qu'est-ce qui vous a poussé à vous pencher pendant plusieurs années sur la guerre d'Espagne?

Vittorio Giardino: Je m'intéresse à cette époque depuis ma jeunesse. Au contraire de la Seconde Guerre mondiale, ce conflit a un peu été effacé des mémoires, et tout ce qui est presque oublié me passionne. En outre, j'ai toujours été surpris dans les témoignages que j'ai lus par la très forte passion qui animait beaucoup de ceux qui y ont pris part, notamment les étrangers. Il n'y a sans doute jamais eu autant d'intellectuels qui ont risqué leur vie en s'engageant dans les Brigades internationales, pour aller défendre la liberté autrement qu'en signant des pétitions.

Quand, au moment de la chute du rideau de fer, vous avez dessiné l'histoire de Jonas Fink, ce garçon pris dans la tourmente de la guerre froide à Prague, sous le joug stalinien, vous étiez poussé par une urgence morale à témoigner. Qu'en est-il avec cet épisode?

Mes premiers dessins de Max Fridman en Espagne datent de 1984, bien longtemps avant d'avoir l'idée d'en faire une histoire. J'avais peur de m'attaquer à ce livre, conscient de m'embarquer dans une entreprise longue et complexe. Mais je me suis résolu à m'y lancer après une vive polémique en Italie autour d'un livre présentant les témoignages de deux Italiens sur la guerre d'Espagne, chacun dans un camp. J'ai été indigné par la préface, qui mélangeait allégrement mensonges et vérité historique. Cela s'intégrait dans la campagne électorale italienne et j'avais l'impression de me retrouver dans le 1984 d'Orwell, avec la volonté de modifier le passé pour l'adapter aux besoins du présent.

Fridman semble toujours un peu en retrait…

Ce qu'il a vécu dans les Brigades internationales lui a montré que la guerre, même si elle se fait avec de bonnes raisons, devient toujours sale, et il n'a plus envie d'entrer dans ce mécanisme. Il n'a pas perdu ses convictions, mais il a perdu l'espoir qu'une guerre, même «juste», peut permettre de résoudre des problèmes. Question qui a de fortes résonances aujourd'hui, d'ailleurs.

Votre documentation est très précise, notamment avec les affiches que vous montrez, quelle importance leur accordez-vous?

Curieusement, si la guerre d'Espagne est largement oubliée, elle fait l'objet d'une incroyable richesse de publications historiques, le problème étant moins de trouver de l'information que de me limiter pour ne pas y passer ma vie! J'ai montré un certain nombre d'affiches non seulement pour recréer le cadre de l'époque, mais pour rendre hommage à ces créations artistiques incroyables qui ont proliféré alors, dont certaines signées Miro ou Picasso. Ce graphisme puissant n'était d'ailleurs pas l'apanage des Républicains, certaines affiches pour Franco étant très semblables. Mais si on fait la liste des artistes et des intellectuels qui se sont engagés dans cette guerre, elle est très longue pour les Républicains et il n'y a presque rien de l'autre côté.

Pourquoi votre héros, Max Fridman, vous ressemble-t-il physiquement?

Ce n'est pas vraiment le cas, la barbe n'est pas la même. La seule chose, c'est la taille, il est plutôt petit, comme moi. J'ai essayé de bousculer le stéréotype du héros grand et puissant, c'est une sorte de vengeance sur la vie qui m'a fait petit. Ah, et la pipe: pour rendre un personnage convaincant, il est bon de lui adjoindre des caractéristiques qu'on connaît bien, et la pipe, ça me connaît. Vous n'imaginez pas le nombre d'auteurs qui dessinent des fumeurs de pipe et qui n'ont manifestement jamais fumé!

Que devient Jonas Fink, que ses lecteurs attendent depuis longtemps?

Avec Fink et Fridman, je me retrouve devant deux histoires inachevées, que je dois à mes lecteurs et à mes éditeurs, mais que je ne peux pas mener de front. En attendant, Casterman prépare la sortie prochaine d'un deuxième volume de Vacances fatales, avec des histoires courtes inédites en français.

On se retrouve là dans un registre plus léger, plus sensuel, comment expliquer cette différence de ton avec vos œuvres plus ambitieuses?

Etre plongé dans des sujets graves et lourds, dans lesquels je m'absorbe complètement pendant des années pour un album, est psychologiquement éprouvant, et j'ai besoin de respirations plus légères, plus courtes aussi. Il en va de l'équilibre de ma santé mentale!