Livres. Mia Couto et Luis Cardoso. La langue portugaise réinventée

Mozambique et Timor. De l'immense empire colonial portugais ne reste que la langue, magnifiquement bousculée par ses écrivains d'Afrique et d'Asie.

Le petit Portugal n'a pas fini de faire le deuil d'un empire colonial démesuré. Il y a longtemps que le Brésil s'est créé son univers culturel, sa langue et ses écrivains, mais les colonies d'Afrique et d'Asie n'ont accédé à l'indépendance que depuis vingt-cinq ans. L'émergence de leurs littératures est un phénomène récent que l'ancienne métropole découvre avec passion depuis quelques années.

Les livres venus d'Angola, de Guinée-Bissau, du Cap-Vert, de São-Tomé et Príncipe, du Mozambique ou de Timor offrent une grille de lecture qui aide à comprendre leur histoire et les difficultés actuelles tout en ouvrant sur un imaginaire exotique qui déroute une approche cartésienne. En s'appropriant la langue du colonisateur, ces textes lui donnent un rythme et un parfum qui survivent même à la traduction.

Terre somnambule, le roman du Mozambicain Mia Couto paru en 1994 en français, permettait d'appréhender de l'intérieur les mécanismes de la guerre civile et du banditisme sanglant, mieux qu'un traité de géopolitique. Dans La Véranda au frangipanier (A Varanda do frangipani), l'écrivain crée un univers poétique et mythique stupéfiant, métaphore de la situation d'un pays oublieux de son passé. En exergue, une citation d'Eduardo Lourenço éclaire le titre: «Le Mozambique: cette immense véranda sur l'océan Indien». Le charme colonial de l'image ne traduit ni la violence ni la radicale étrangeté du propos. Il s'offre comme une intrigue policière: qui a tué Vasto Excelêncio, le directeur métis d'un asile de vieillards niché dans une forteresse portugaise qui surplombe l'océan? Le policier détaché pour enquêter sur ce meurtre, dont le cadavre a disparu, n'a plus que six jours à vivre. A son insu, il va les partager avec l'esprit d'Ermelindo Mucanga, un mal enterré «en délicatesse avec sa mort», qui n'a pas pu trouver la paix malgré la consolante présence de son frangipanier. En plus, on veut le transformer en héros de la lutte anticoloniale mais il ne désire que la paix et n'a aucune envie de revenir dans le champ de ruines qu'est devenu son pays. Son pangolin, compagnon à écailles du défunt, lui conseille de venir «re-mourir» dans la peau condamnée du policier Izidine Naïba.

C'est donc par sa narration que nous allons découvrir les récits des vieillards qui tous, pour d'excellentes raisons, revendiquent le meurtre de Vasto Excelêncio, un brutal, violenteur de femmes, qui maltraitait ses vieux. Quelle que soit la couleur de ce maudit mulâtre, il est un de ces Blancs voleurs d'âme auxquels on ne peut se confier sans risques. Le véritable crime, on l'apprend vite, est symbolique: l'anéantissement de toute la mémoire d'un peuple. Au vieux Portugais qui radote sur la splendeur du Portugal, son compagnon répond: «Ce qui s'est passé, c'est que nous, les Mozambicains, nous avons cru que les esprits de ceux qui arrivaient étaient plus anciens que les nôtres. Nous avons cru que les sorciers des Portugais étaient plus puissants.» Ces temps sont révolus, la guerre civile a remplacé le pouvoir colonial, «englouti les morts et dévoré les survivants», dépouillé les vieux de leur légitimité, partant, privé le monde de sa base. Ce superbe livre de deuil dégage une énergie tonique, une intense poésie et une sensualité entêtante, jouant des ressources des proverbes, d'une syntaxe bousculée et d'un humour toujours jaillissant.

Plus sage dans sa forme mais tout aussi instructif est le livre de Luis Cardoso, Une Ile au loin (Crònica de uma travessia), premier roman de Timor écrit en portugais. Ce récit autobiographique remonte aux années 70, quand la petite île accède à l'indépendance pour tomber aussitôt sous la domination indonésienne. Cette tragédie se perpétue jusqu'à nos jours, elle a brutalement resurgi l'an dernier. Ici aussi le roman aide à comprendre les convulsions de l'histoire. La figure du père, infirmier rural, domine le récit: véritable victime expiatoire, il a chèrement payé sa foi dans le drapeau portugais après le départ des maîtres. Le fils hérite de ce déchirement entre la tradition et les valeurs chrétiennes, avec en plus les rêves de consommation et de modernité qui viendront se fracasser contre la réalité de l'immigration à Lisbonne.

Luis Cardoso, qui vit actuellement au Portugal après avoir participé à la lutte contre l'invasion indonésienne, joue du double registre d'un réalisme teinté d'humour et d'un récit mythique émaillé d'expressions indigènes pour montrer les contradictions auxquelles se heurte un jeune homme naïf venu du fond des campagnes du Timor-Oriental, orphelin révolté d'une mère patrie oublieuse, fils désorienté d'un père amnésique et fourvoyé, ne sachant plus trop à quelle cause se vouer.

Mia Couto

La Véranda au frangipanier

Trad. de Maryvonne Lapouge-Petorelli

Albin Michel, 204 p.

Luis Cardoso

Une Ile au loin

Trad. de Jacques Parsi

Métailié, 150 p.

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