Les vacances ne sont pas terminées. Grâce à ce turbulent bouquin, nous allons pouvoir reprendre notre balluchon. Et faire une épatante excursion, un tour de France (en 73 chapitres) qui est également un «voyage autour de ma chambre», à la façon de Xavier de Maistre. Six cents pages bien tassées, qui sont le Michelin du plus casanier de nos romanciers… On sait que Michel Chaillou déteste s'éloigner de Paris et qu'il ne bourlingue bien que dans sa bibliothèque. Mais, là, il est vraiment parti. Et s'est laissé aller à l'enchantement hexagonal. En compagnie de Michèle, l'épouse, le copilote, qui ne l'a pratiquement jamais quitté au fil de ces périples reconstitués avec une minutie de bénédictin. Et une érudition délirante: à la moindre occasion, l'ermite de la rue Davioud brandit la citation ad hoc, décoche un titre ou une référence, rend visite à l'écrivain du cru – mort, de préférence – et ressuscite, sous les ronces de l'oubli, les auteurs du passé. Les grands, mais aussi les obscurs et les sans-grade.

Si bien que cette France fugitive relève autant de la brocante intellectuelle que du journal de voyage. Sans jamais nous écraser sous l'avalanche des connaissances, les diligences de Chaillou explorent les jachères du temps perdu avec légèreté et gourmandise; ce sont les seules boussoles de ce bloc-notes très romantique qui folâtre, musarde, virevolte, batifole à travers une France délicieusement vicinale, celle de Marcel Aymé et des images d'Epinal.

On commence par la rue Davioud – au cœur du XVIe arrondissement de Paris – et l'on fait un premier saut dans le quartier, où l'auteur du Sentiment géographique a ses habitudes. Marcel, le poissonnier. Le libraire du coin. La brasserie de la rue Mozart. Puis on se retrouve illico sous l'azur de Cassis, «où tout brille comme un sou neuf». Attablé au bar Canaille, Chaillou relit Tobias Smollett, salue un esquif à la coque vernissée, évoque l'hôtel Cendrillon qui hébergea Virginia Woolf, pense aux dorades grillées qu'on lui servira au souper, énumère tout ce que la cité compte de prélats et d'évêques… Il faut, dit notre colporteur, «ajouter aux tours de roue du voyage ceux de mon esprit qui dérape».

Après le Midi, sur le bas-côté des chemins, il traquera d'autres ombres disparues, d'autres sources taries. Direction le Sud-Ouest. En Twingo. Escale à Vendôme, chez Ronsard. Avant de passer le Bordelais au peigne fin. A Blaye, Chaillou s'impatiente de dégoter un livre de l'abbé Emile Bellemer et entonne un couplet en l'honneur du troubadour Jaufré Rudel, «ce joli brun assonancé, fou d'amour pour une jeune comtesse de Tripoli». Ensuite, il ira trinquer à la santé de Saint-Simon dans le Médoc, chercher la maison natale de Du Bartas au pays de l'armagnac, tester le cassoulet de Castelnaudary, faire provision de nectars dans les Corbières, saluer le châtaignier de Saint-Martin-Belcasse, s'étonner – comme Henry James, jadis – des dômes pyramidaux de l'église Saint-Ours à Loches.

Et ainsi de suite, de virées en échappées, nez dans les livres, nez au vent, en réinventant l'art de pérégriner à bâtons rompus: La France fugitive est un traité de la randonnée somnambulique qui aurait enchanté Nicolas Bouvier. Après? Il y aura la Bretagne et la frénésie de ses rivages. Et trois semaines à divaguer, l'été 1996, entre le Gévaudan et le Tarn, entre Narbonne et Salvetat, avec «toutes ces maisons anciennes qui attendent qu'on les applaudisse». C'est la Twingo qui aura le dernier mot: elle s'arrêtera à Armissan, au bord de la Départementale 68, devant l'épicerie Carrière… Mais Chaillou, le «radoteur d'itinéraires», n'est toujours pas rassasié. «J'eusse aimé tout recopier d'un paysage ou, dans chaque village, méditer l'inertie des rues derrière l'église», conclut-il.

Son livre raconte cette France-là, une France assoupie derrière ses églises. Et tendrement clochemerlesque. Embarquement immédiat.

Michel Chaillou, La France fugitive, Fayard, 637 p.