Longtemps nous nous sommes levés de bonne heure. Nous, c'est-à-dire tous les lecteurs qui ont suivi les méandres de Proust à travers ses nuits sans sommeil, son angoisse d'être séparé de sa mère, sa jalousie à l'endroit d'Albertine ou encore ses extases de mémoire comme ses enthousiasmes d'artiste. Pour tenter de rendre justice à la foisonnante richesse, à l'incroyable complexité d'une œuvre qui est à la fois le dernier grand roman du XIXe siècle et le premier du XXe. Tous, nous avions en commun une œuvre que son génie rendait définitive, même si la mort n'avait pas permis à son auteur d'y porter la toute dernière main. A la Recherche du temps perdu restait l'horizon absolu parce que son auteur était pratiquement mort à lui-même pour y trouver sa seconde vie, sa vie éternelle.

Les psychanalystes, c'est bien connu, n'ont pas les mêmes tabous que les autres lecteurs. Pour les critiques, quelle que soit leur orientation, il existe une règle d'or qui veut qu'un texte soit une unité à laquelle il n'est pas seulement interdit de changer une virgule, mais surtout à laquelle on ne peut imposer d'autres frontières que celles qu'il s'est lui-même données. La Recherche est une chose, Jean Santeuil une autre, Contre Sainte-Beuve une troisième, et les vingt volumes de la correspondance un complément qu'il ne saurait être question de placer sur le même plan. Un psychanalyste, lui, n'a pas à s'arrêter à ces divisions: ce qu'il envisage, ce qu'il essaie de reconstituer, c'est la logique inconsciente qui donne à ces différents textes la forme qui fait d'eux les facettes d'une recherche, d'une descente en soi-même dont toute phrase ne sera que l'esquisse indéfiniment reprise.

Dans cette logique-là, l'auteur sait depuis la première ligne que le côté de chez Swann communique avec le côté de Guermantes, que les hommes sont des femmes et les femmes des hommes, qu'Albertine est et n'est pas Albert Agostinelli, qu'on peut être juif et prendre néanmoins sur les juifs le point de vue du duc de Guermantes et que, de manière plus essentielle et plus secrète, écrire, c'est à la fois, comme l'enfant qu'on a été jadis, demander à maman de revenir et se séparer d'elle à jamais. Michel Schneider peut faire valoir à juste titre que La Recherche s'est développée à partir d'une première idée dans laquelle le narrateur faisait venir sa mère auprès de son lit pour s'entretenir avec elle de la méthode de Sainte-Beuve. Que c'est donc du projet d'une conversation entre Maman et son «petit loup» que s'est progressivement imposée l'œuvre immense dans laquelle tous deux sombreraient pour donner vie à l'incomparable univers des Swann, des Verdurin, des Guermantes et de cet enfant de Combray devenu entre-temps le plus grand artiste de son temps.

Les proustologues renâcleront sans doute, à plus d'une reprise, devant ce qui leur paraîtra d'invérifiables conjectures. Les amoureux de Proust regretteront que Schneider n'ait pas un mot pour ce qui leur semble essentiel: l'inimitable patine qui donne à chaque phrase du roman sa couleur unique. Le critique, qui s'efforce à plus de neutralité, admirera par exemple la très judicieuse «réhabilitation» de la fonction du père (si souvent méconnue), se laissera convaincre ou non, disputera tel point ou tel autre, mais, le soir où il aura entamé sa lecture, n'ira pas se coucher de bonne heure.

Michel Schneider, Maman, Gallimard, coll. L'Un et l'autre, 282 p.