«Le nom d'une femme ne doit être gravé que dans le cœur de son père, de son mari ou de ses enfants», écrivait à l'aube du XIXe siècle un dénommé Sylvain Maréchal, adepte par ailleurs du communisme égalitaire prôné par Babeuf. Le meilleur moyen d'éviter qu'on se souvienne de quelqu'un étant de l'empêcher de se manifester, le même Sylvain Maréchal publia en 1801 un Projet de loi portant défense d'apprendre à lire aux femmes. Et voilà pourquoi, Mesdames, votre histoire est muette...

Depuis le début des années 70, Michelle Perrot, professeur à l'Université de Paris VII, se livre à un exercice exemplaire dans le domaine des sciences humaines: travaillant sur une discipline qu'elle a contribué à inventer – l'histoire des femmes – elle s'interroge avec constance sur le rapport entre, d'une part, la raison d'être et l'organisation interne de cette discipline et, d'autre part, les connaissances qui en forment le contenu. Après, notamment, la volumineuse Histoire des Femmes en Occident, qu'elle a codirigée avec Georges Duby, elle recourt à la même démarche dans Les Femmes ou les silences de l'Histoire, même si l'éclectisme de l'ouvrage brouille un peu la piste.

Dans ce gros pavé de presque 500 pages, comprenant essentiellement des textes déjà publiés ailleurs, on trouve en effet un peu de tout: l'évocation très narrative de la vie d'une jeune Parisienne née en 1847 et une réflexion sur l'utilisation féministe possible de la «boîte à outils» conceptuelle de Michel Foucault; une analyse du féminisme paradoxal de George Sand et le récit parfois très pimenté du début de l'histoire d'amour entre les femmes et les machines (selon l'Académie de médecine, en 1866, la machine à coudre provoque «une excitation génitale assez vive pour mettre les ouvrières dans la nécessité de cesser momentanément tout travail… et d'avoir recours à des lotions d'eau froide»).

Mais l'historienne fournit une boussole pour s'orienter dans cette jungle. L'aiguille qui indique le nord se trouve dans le titre du livre, et plus précisément dans le mot «silences». Si la nécessité s'est fait sentir, au moment de l'explosion du féminisme moderne, d'inventer une discipline appelée «histoire des femmes», c'est parce que l'Histoire avec un grand H a fait presque totalement silence sur les femmes de l'histoire. Et si l'Histoire n'a pas parlé des femmes, c'est que les femmes elles-mêmes ont rarement eu accès au genre de parole que l'Histoire écoute et répercute.

Marginalisation politique et sociale mais aussi marginalisation épistémologique: exclues du pouvoir de se faire entendre, les femmes n'ont pas non plus eu leur mot à dire sur ce qu'il importe que l'Histoire entende… Comme dans la logique imparable de M. Maréchal, c'est le serpent qui se mord la queue. C'est cette imbrication de causes et d'effets que l'histoire des femmes tente de démêler.

En réalité, les femmes n'ont jamais cessé de parler, et Michelle Perrot nous invite, de chapitre en chapitre, à tendre l'oreille: journaux intimes et correspondance privée (comme celle des filles de Marx), tricotant les mots du quotidien; charivaris spontanés de ménagères protestant contre la cherté du pain et des loyers; conversations complices autour du lavoir, ce lieu informel de solidarité. Dans les marges et les interstices du discours masculin, leurs cris et leurs murmures forment le grand concert de la vie. Mais il fallut en France une loi spéciale, en 1899, pour permettre à l'une d'elles d'accéder au barreau, ce lieu par excellence de la parole publique.

Aujourd'hui, cette parole publique, les femmes la prennent sans scrupule, notamment pour enfin raconter l'histoire de leurs silences. L'objet de l'histoire des femmes est le reflet inversé de cette nouvelle passion, ce nouveau droit de se dire mais aussi de dire le monde.

Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l'Histoire, Flammarion, 494 p.