André de Muralt

L'Unité de la philosophie politique de Scot, Occam et Suarez au libéralisme contemporain

Vrin, 198 p.

Voilà plus de quarante ans que l'ex-professeur de philosophie André de Muralt emprunte les chemins escarpés de la philosophie médiévale pour éclairer les enjeux théoriques et politiques de la pensée d'aujourd'hui. Pour lui en effet, le XIVe siècle naissant voit émerger, avec Duns Scot puis Guillaume d'Occam, une révolution de pensée grosse d'un formidable avenir, qui n'est autre que notre modernité philosophique, notre présent démocratique.

Tout se joue pour lui autour de la question, en apparence très technique, de la manière dont la philosophie d'alors conçoit les rapports du sujet à l'objet – une question qui, au demeurant, est comme la marque de fabrique de la philosophie occidentale. Or, André de Muralt voit dans ces rapports l'analogue du pouvoir politique, donc des rapports qui relient le prince au peuple. La relation du sujet à l'objet, comme celle de la forme à la matière, est comme celle des gouvernants aux gouvernés. C'est pourquoi ce livre d'analyse de philosophie médiévale se veut avant tout un livre de réflexion sur la philosophie politique en général.

Que se passe-t-il donc au début du XIVe siècle? En gros, ce qui s'amorce alors, c'est la naissance de l'autonomie du sujet, qui culminera dans la conception de l'individu démocratique. La première étape de cette histoire prend la figure paradoxale de l'assujettissement de l'individu à Dieu: car pour que la connaissance et la volonté du sujet puissent être intégralement soumises à Dieu, elles ont d'abord dû être libérées de leurs rapports naturels à l'objet. On dira alors qu'une chose n'est plus voulue parce que bonne, mais bonne parce que voulue (par Dieu): la volonté du sujet n'est plus finalisée par la bonté intrinsèque de l'objet voulu.

Tel est pour André de Muralt le péché originel dans lequel s'enlisera la philosophie moderne. Car une fois libéré de son rapport naturel aux objets auquel se substitue l'arbitraire de Dieu, le sujet – deuxième étape – n'aura plus qu'à se débarrasser de la tutelle divine pour affirmer les pleins pouvoirs de sa volonté propre et de sa souveraineté démocratique. Alors naîtront le libéralisme et son culte de l'individu autonome, libre de toute détermination naturelle, et souverain dans la sphère des droits dont il est bardé.

Or, l'auteur n'aime pas le libéralisme, il n'aime pas l'autonomie ni la démocratie, il n'aime pas que les individus ou une communauté sociale puissent de plein droit affirmer leur volonté. Il n'aime pas la modernité politique dont il condamne les conceptions qu'il estime «anarchiques». Au libéralisme et à ses versions contemporaines, qu'il juge «tièdes et inopérantes», André de Muralt préfère une bonne petite communauté ecclésiale où il faut «un prince pour principier le peuple» (sic), comme il faut à l'Eglise «un pape pour principier les évêques» (re-sic).

Même l'élégance réelle, mais désuète de sa plume reflète l'aristocratie de sa pensée. Ce livre aux convictions prémodernes est contre-libéral par nature, comme d'autres naguère étaient contre-révolutionnaires; il est donc écrit avec le courage essoufflé et la verve patinée que confère à son auteur l'engagement pour une cause depuis longtemps perdue.