«Le Gardien» (Storoj), de Mark Kharitonov, est une fable fantastique, satirique et philosophique dont la version russe date de 1988. Le décor? Un lac artificiel, une ville engloutie. Les haineuses bourgades rivales de Iam le Haut et de Iam le Bas, et leur immonde décharge. Un immeuble biscornu, construit jadis par un personnage mythique qui n'aurait pas fermé l'œil pendant six ans, et dont tous les habitants portent un prénom commençant par la lettre F. Et surtout, un appareil stratégique en forme d'œuf, aux propriétés aussi secrètes que fabuleuses, immergé dans le lac dont Storoj – son nom signifie gardien – est chargé de vérifier le mystérieux dispositif. Une foule de personnages traversent le roman, le temps parfois d'une digression, ou d'un retour en arrière, tous reliés par des coïncidences ambiguës et d'étranges dédoublements.

Tout en livrant quelques vigoureux échantillons de la vie ordinaire en province aux temps des soviets, Le Gardien met en scène la question philosophique de la perception du réel: le temps se débande, s'accélère, se fragmente, l'espace se dédouble, le sens à attribuer aux perceptions sensorielles échappe: les personnages insomniaques, aveugles ou amnésiques hantent ce monde détraqué. Storoj aura même accès, de plain-pied grâce à l'effet prodigieux de l'Œuf, au monde de la mémoire, évocation aquatique et régressive qui est l'un des chapitres les plus forts du roman. Autre personnage révélateur: Igor Tchernobaïev, docteur ès sciences, secrètement auteur de science-fiction, lunatique et motocycliste qui se retrouve à l'hôpital après un accident. La chambrée et ses invraisemblables spécimens humains offrent un riche matériau d'observation à ce spécialiste du «substrat matériel de ce qu'on appelle communément les phénomènes spirituels». Peu importe, on le voit, le déroulement (explosif, il faut pourtant le révéler) de l'intrigue proprement dite. Car ainsi que le résume un des personnages: «Tout cela est du grotesque provincial. Un hybride de pensée scientifique et quasi surnaturelle et de réalité quotidienne elle aussi fantastique à sa manière.»

Particulièrement prolifique en mensonges, en promesses déçues d'avenir radieux, la réalité russe, puis soviétique, a généré des maîtres du fantastique, l'irruption du surnaturel à l'intérieur même de la réalité et de la logique la plus triviale lui étant en quelque sorte consubstantielle. Il n'est que de citer les plus connus, Gogol et Boulgakov, auxquels Mark Kharitonov doit beaucoup. Dans les nouvelles réunies au sein d'un volume intitulé Le Voyant, sa philosophie personnelle apparaît plus nettement: une forme de résistance spirituelle, qui emprunte à une certaine imagerie chrétienne, ou orientale, et s'exprime peut-être de la façon la plus nette dans la fable de «L'Orchestre muet» où un compositeur et des musiciens, «ceux qui entendent la même chose», s'évadent d'une réalité abjecte pour se réunir et communier dans une musique pure.

Mark Kharitonov

Le Gardien

Trad. de Laure Troubetskoy

Fayard, 232 p.

Le Voyant

Trad. de Lucile Nivat,

Laure Troubetskoy et Gervaise Tassis

Fayard, 186 p.