S. H. Fernando Jr.

The New Beats, Culture, musique et attitudes du hip-hop

Trad. d'Arnaud Réveillon et Jean-Philippe Henquel

Ed. Kargo, 410 p.

Sasha Jenkins Elliott Wilson et al.

Ego Trip's Book of Rap Lists

Ed. St Martin's Press, 356 p.

Le rap a vingt ans. Une éternité dans l'univers labile des musiques populaires, condamnées à l'obsolescence sitôt leur fraîcheur évanouie. Né dans le Bronx des efforts conjugués de quelques manipulateurs de platines et d'as du micro, rapidement identifiés sous les diminutifs de DJ's (pour «disc-jockeys») et MC's (pour «maîtres de cérémonie»), le genre s'est imposé en quelques années comme une forme d'expression universelle, dépassant de loin les intentions et les revendications de ses créateurs.

De musique de révolte, reflet des préoccupations de la communauté noire américaine, le rap est devenu aujourd'hui l'une des forces dominantes de l'industrie discographique, éclipsant le funk et le rock dans le cœur des adolescents du monde entier. Sur MTV, principale chaîne musicale du câble, les émissions spécialisées comme «Yo! MTY Raps» ont fait place à un programme généraliste, diffusant des vidéo-clips de rap à toute heure du jour et de la nuit.

Surexposé, édulcoré et produit par wagons entiers, le rap s'est depuis scindé en deux mouvements distincts, opposant aux artistes consensuels du rap industriel le retour à l'attitude radicale des origines, qualifiée de «Old School». Présent dès les premiers signes de l'explosion du rap, ce retour aux sources semble s'être intensifié ces dernières années, de nombreux jeunes artistes revendiquant haut et fort leur appartenance à cette «ancienne école», qui s'était donné pour but de fédérer la communauté noire autour de différents modes d'expression (rap, graffiti et danse), réunis sous le terme générique de hip-hop.

Dans ce contexte de conscience historique, la parution d'ouvrages consacrés aux origines du rap a été amorcée en 1993 par The New Beats de S. H. Fernando Jr., étude de référence qui vient d'être traduite en français dans une version quelque peu réactualisée. A celle-ci s'ajoute aujourd'hui le volumineux Ego Trip's Book of Rap Lists, ouvrage collectif en anglais, non traduit pour l'instant. Deux publications aussi opposées que possible: alors que la première s'attache à retracer de manière détaillée et accessible l'histoire du mouvement, la seconde s'adresse avant tout aux initiés, qui y trouveront de quoi nourrir leur obsession par une masse d'informations brutes aussi pointues qu'anecdotiques.

Critique musical du magazine américain The Source, spécialisé dans le hip-hop et ses dérivés, S. H. Fernando Jr. voue un amour immodéré au rap. Il en a étudié les origines et les développements durant près de deux ans. A l'arrivée, The New Beats est le récit passionné de cet attachement, décrivant de manière aussi précise que possible les racines et les divers courants de la communauté rap. D'où une écriture très «magazine», collant au plus près de son sujet, quitte à en emprunter les tournures proches du langage parlé. Une caractéristique susceptible d'agacer certains lecteurs, mais qui a le mérite de rendre digeste le vaste parcours entrepris sur plus de 400 pages au cœur de la culture hip-hop, à la manière d'un documentaire mêlant témoignages d'époque (extraits d'interviews, textes de chansons) et regard contemporain.

A l'inverse, The Ego Trip's Book of Rap Lists s'apparente davantage à une curiosité éditoriale, recensant sur plus de 300 pages un nombre impressionnant de listes thématiques, selon une pratique fort répandue dans le monde du hip-hop. «Les 7 rappeurs qui sont allés à l'Ecole de design de Manhattan», «13 musiques de film rap qui ne craignent pas» ou encore «Comment 10 artistes ont reçu leur pseudonyme de rappeur», autant de sujets donnant lieu à des classements aussi subjectifs qu'austères. Mais finalement plus proches de l'esprit rap, qui juxtapose différentes citations sans se préoccuper d'en révéler la source. Au lecteur de recomposer le puzzle d'un genre musical vieux de vingt ans, mais qui résiste, pour l'instant du moins, à l'approche diachronique des biographies officielles.