A la lecture du premier chapitre, on pourrait croire qu'il s'agit de l'énième roman de révolte juvénile auquel les écrivains italiens de la dernière génération nous ont habitué. On connaît l'admiration sans bornes que la plupart d'entre eux vouent à L'Attrape-Cœurs de Salinger, et Niccolò Ammaniti n'a certainement pas failli à la règle: le héros de Branchies, Marco Donati, n'est pas sans avoir quelques liens de parenté avec Holden Caulfield. Mais passé le cap des quarante premières pages, la situation se complique.

L'action du roman se déplace de Rome à New Delhi. Influence du Nocturne indien de Tabucchi? Que non! Rien de moins mystique que les aventures de Marco Donati. Poursuivi par de mystérieux hommes orange, il devient bientôt la proie d'un chirurgien fou, l'abominable Subotnik, l'amant de sa mère. Dans un crescendo d'invraisemblances de tous genres et d'effets grand-guignolesques, le récit débouche sur un happy end d'une hilarante absurdité.

Sur un ton vif et léger, Branchies nous entraîne sans le moindre complexe aux confins de l'horreur et du mauvais goût, et même bien au-delà. Ames sensibles s'abstenir! Explosions, fleuves d'hémoglobine, déluges d'excréments: rien n'est épargné au lecteur. L'une des scènes les plus drôles et terribles a pour protagoniste un Américain dépravé et maléfique: doté d'un «énorme phallus en nickel, cadmium et aluminium anodisé», il meurt dans d'épouvantables souffrances, les intestins dévorés par un poisson que sa maîtresse d'un soir lui a introduit dans le fondement.

L'intérêt manifesté par le romancier pour les poissons ne se limite pas à cet épisode, comme l'indique le titre et le prouve le final (sans oublier que le narrateur tient un magasin d'aquariums): Niccolò Ammaniti, 32 ans, a étudié la biologie à l'Université de Rome, où il a fait des recherches sur la reproduction des poissons tropicaux.

On ne s'étonnera pas d'apprendre que le mouvement littéraire dont il est le principal représentant s'appelle «cannibale». Ce nouveau courant, né au beau milieu des années 90, met en scène une jeunesse urbaine à la fois désorientée et conformiste qui passe sans la moindre solution de continuité et de façon totalement imprévisible des actions les plus banales aux crimes les plus effroyables. Empreint d'une ironie hautement jubilatoire, Branchies est le premier chef-d'œuvre produit par les «cannibales».

Certes, le caractère outrancier et primaire de certaines situations peut faire sourire, voire irriter. Et le style ne brille guère par son raffinement. Mais certaines scènes, à commencer par celle des retrouvailles entre Marco et sa mère, sont inoubliables et représentent une véritable nouveauté dans le panorama de la littérature italienne actuelle. Portés à de tels extrêmes, le grotesque et la dérision deviennent pure poésie.

Niccolò Ammaniti, Branchies,Traduit de l'italien par Luciana Berini, Le Félin, 188 p.