Charles Sanders

Peirce

Pragmatisme et pragmaticisme

Œuvres sous la dir. de Claudine Tiercelin et Pierre Thibaud

Cerf, 484 p.

C'est une immense injustice éditoriale qui est en passe d'être réparée. Avec la parution du premier volume des Œuvres de Charles Sanders Peirce, c'est un géant que l'on exhume au public francophone. On n'en connaissait en français que quelques joyaux épars, inégalement traduits et difficilement accessibles. Grâce à l'initiative des Editions du Cerf et au travail titanesque – dix volumes sont prévus! – de Claudine Tiercelin (déjà auteur d'un ouvrage pénétrant sur Peirce) et de Pierre Thibaud, le paysage de l'édition philosophique française se trouve aujourd'hui augmenté d'un monument majeur de la pensée.

Né en 1839 dans le Massachusetts, Peirce mourut en 1914 en Pennsylvanie. Bien que son père fût un éminent professeur de mathématiques à Harvard, lui-même n'eut à l'université qu'un emploi passager; il passa la majeure partie de son temps au service d'une entreprise d'études géodésiques (il obtint en 1863 un diplôme en chimie), qui le licencia lorsque la conjoncture s'assombrit. Il ne dut alors sa survie, dit-on, qu'à la charité de ses amis, parmi lesquels William James. Fervent lecteur de Kant à 12 ans, l'ayant réfuté à 16 mais vénéré tout au long de son existence, Charles Sanders Peirce laisse derrière lui une œuvre de 12 000 pages publiées et quelque 80 000 pages manuscrites, qui balaient des champs aussi divers que les mathématiques et les sciences dures, l'anthropologie, la psychologie, la logique et la théorie des signes. Il est connu pour avoir fondé la philosophie dite pragmatique, grosse jusqu'à aujourd'hui d'un très bel avenir, et passe pour avoir été le plus grand logicien de son temps.

L'ignorance dans laquelle était maintenue, en France, et même parmi les philosophes, l'œuvre de Peirce frisait le scandale. Désormais, l'amnésie n'aura plus l'excuse de l'inaccessibilité. Car il est vrai que s'orienter dans les Collected Papers est une entreprise décourageante, tant ses écrits sont labyrinthiques, et le cheminement de sa pensée minutieux. Cette confession donne une idée de sa manière de concevoir le travail philosophique: «Je commence par mettre sur le papier, succinctement mais néanmoins en assez grand nombre et aussi formellement que possible, tous les arguments que j'ai vus utilisés de l'un des côtés […]; puis je fais de même pour l'autre côté. Pour les arguments qui se prêtent à une réfutation immédiate, j'en établis tout de suite les réfutations.» Et ainsi de suite: il y a encore deux pages de cette autodescription à faire pâlir n'importe quel bénédictin, mais qui donne cependant une idée fort juste de ce que l'on trouve dans les Collected Papers…

Cet esprit d'analyse hors du commun se double pourtant d'une puissance de synthèse inégalée. A cet égard, les quelques paragraphes qui dans ce lourd volume résument le débat médiéval entre nominalistes et réalistes – l'une des querelles les plus subtiles qui soient – sont tout simplement époustouflants. Peirce a toujours été un admirateur inconditionnel de la méticuleuse rigueur médiévale, dont il peut à bon droit s'estimer le digne héritier.

Le présent volume s'articule en gros autour de deux axes majeurs: d'une part, la méthode pragmatiste de la recherche de la vérité (appelée logique, ou doctrine de la vérité), et d'autre part – ce sont les fameuses sept conférences de Harvard, prononcées en 1903 – la vision pragmatiste du monde telle qu'elle émerge d'une division originale de la philosophie qui l'a poussé à formuler une nouvelle table des catégories.

Il ne faut pas cacher au lecteur que cette œuvre cathédralesque est d'un abord difficile, même traduite avec autant de soin. De ce point de vue, le premier texte du volume est certainement démotivant pour le lecteur non averti. On peut d'ailleurs suggérer que les textes historiques (notamment celui consacré à Berkeley) permettent une entrée en matière moins abrupte. Mais qu'aucun lecteur ne se laisse définitivement décourager: il doit les manier avec la certitude de tenir dans les mains l'une des œuvres les plus pénétrantes qui soient, l'une des rares capables de donner aujourd'hui encore à la philosophie de puissantes et durables impulsions de fond.