Françoise Matthey

Comme Ophélie prenait dans l'Eau sa force

Empreintes, 76 p.

«Un jour un fleuve nous parcourt/ dont nous devenons le paysage.» Le récent recueil de Françoise Matthey dit l'ébranlement d'une topographie intime. Car dans cette suite poétique très décantée, «un rivage se met en route/ dans le cri d'une énigme». L'énigme affrontée ici est celle d'un suicide, à partir duquel s'engage une méditation entrecoupée, âpre, lumineuse, patient travail de lucidité et d'attention. Françoise Matthey trace un parcours au plus près des certitudes et de l'incertitude, creusé de questions sans réponses, éclairé de brèves fulgurances et de «fiévreux mirages». «Je ferme les poings sur le fil de fer barbelé/ que la mort a tendu// Il faut apprendre à alléger/ avant de donner aux choses un nom// disais-tu.» Dure école d'ignorance, de dépouillement, de respect, allant «vers un acquiescement// peut-être», vers une communion différée, toujours à retrouver d'un poème à l'autre, d'une station à l'autre.

Henry Bauchau salue dans sa préface la discrétion, la délicatesse de l'évocation de la disparue, dont nous ne saurons rien, sinon son geste, «élan vers l'absolu», «trébuchement» ou marche vers «l'abrupt»: aperçue comme à distance, désignée par le pronom «elle» dans les premiers poèmes, la voici soudain, pour quelques pages, au centre du livre, invoquée ou convoquée à la deuxième personne, interpellée par un «je», puis à nouveau perdue, effacée, ou parfois mystérieusement rejointe dans une parole impersonnelle, ou dans l'instance collective qui domine la dernière partie du parcours, un «nous», un «on» à l'identité imprécisée.

Le travail des pronoms est soutenu par celui des images, dont la cohérence donne une belle rigueur au recueil. «Où puiser la respiration d'un chant/ que rien ne désespère?» interroge un poème. Ce lieu, d'un bout à l'autre du livre, sera le fleuve: en s'y livrant à son tour, après Ophélie, après celle qui a «pris congé», en apprenant à «accompagner le fleuve», la parole poétique affirme, par intermittence, sa force de métamorphose, l'espoir de «féconder la douleur». Car les miroitements de l'eau et l'incertitude des sables, le ressac qui arrache, renverse, brouille les réponses, le limon mortel et fertile à la graine, font entrevoir un monde où les contraires cessent de s'exclure. Telle «la dernière lumière/ la plus faible// la plus forte».