Alain Rochat

Orients

Empreintes, 108 p.

Alain Rochat, cofondateur et codirecteur avec François Rossel des Editions Empreintes, à Lausanne, est un poète rare et exigeant, qui publie cet hiver son quatrième recueil, Orients. En 1992, il avait obtenu le Prix Ramuz de poésie pour un livre intitulé Fuir pour être celui qui ne fuit pas, réédité aujourd'hui dans la collection de poche L'Aire bleue. Ce titre en forme de paradoxe (en fait, une citation de Guy Lévis-Mano) désigne exactement la double exigence de distance et de présence au monde qui reste au cœur de la démarche poétique d'Alain Rochat.

C'est avant tout l'architecture d'Orients, lisible comme une véritable partition musicale, qui façonne et donne à percevoir ces deux dimensions. Le livre progresse selon un cheminement discontinu: quatre grands panneaux dramatiques, constitués de pièces brèves, se détachent sur le contrepoint plus fluide et espiègle de quatre chansons de vie et d'amour, intitulées «Rivières», qui les précèdent ou les relient. Quatre saisons, quatre points cardinaux, et les quatre fleuves du Paradis: il y a une plénitude cosmogonique liée au chiffre quatre, et que suggèrent les motifs géographiques qui se répondent de texte en texte; d'autres thèmes encore réapparaissent, surtout l'enfance, la danse et la parole, en une libre trajectoire tissée à l'échelle de tout le livre. En sorte que le titre s'éclaire dans ses significations diverses: il désigne l'éclat unique, l'orient de chaque poème. Mais au pluriel, Orients suggère aussi les pôles successifs qui aimantent «le sextant de la parole».

Après une première «Rivière», l'ouverture, intitulée «Litanie des villes meurtries», fait éclater, comme un grand cri de révolte et de déploration, le «chant d'un monde en marge du monde». Elle énumère les villes martyres du siècle en une cacophonique «comptine des massacres», dénonce les caciques («on lisse sa cravate/ ici/ comme on tient la corde du pendu») et les bavards qui font «danser les mots comme/ calebasses» tandis que le poète, lui, fait lever des tempêtes au cœur de ses phrases en entrechoquant les sonorités, et que dans la douceur mensongère d'un décor africain, il y a un mort, assassiné une nuit dans une ville.

Le second poème, «Automne éternelle», évoque la «saison mentale» assourdie chère à Apollinaire. La mélancolie d'une musique plus douce et apaisée, le dépouillement, la perte, induisent peu à peu une réalité transfigurée, celle de la mémoire, du rêve, de l'imaginaire. Ainsi l'enfant devant les continents que la pluie dessine en séchant: «Ce monde découvert/ en dansant/ qu'aucun déluge ne menace/ l'enfant l'emporte/ dans ses yeux.»

La troisième suite, «Poème pour la soif», placée sous une épigraphe biblique, appelle, dans une langue proche du balbutiement, du mutisme, mais aussi d'une danse, le grand inconnu, le «tu», l'interlocuteur nécessaire, celui que l'on nomme «avec ses mots d'enfants» («qui es-tu, toi que je nomme pour dire je, toi que j'invente pour ne pas mourir»), celui dont l'image ne peut qu'affleurer: «Tu te lèves soudain d'entre les songes/ je te lie maintenant à d'autres visages/ et je te vois debout/ immobile/ dans ton manteau de vaste soif.»

La quatrième partie enfin, «Comme un trait», dédiée à une enfant qui «fait de la peinture», rassemble neuf tableaux où la parole joue sur la page, composant une chorégraphie visuelle et sonore dans une forme d'évidence jubilante, «comme un trait qui sait n'être que trait et vivre de sa couleur».

Chaque vrai poète nous réapprend à lire. De ce point de vue, ce livre offre une véritable aventure de lecture: on le recommandera en primeur à tous ceux qui s'obstinent à croire le lyrisme irrémédiablement confiné dans une frileuse intériorité!