Librairies du monde (8)

Des livres, sous les ors et le verre des Galeries royales

Sous les verrières somptueuses des Galeries royale Saint-Hubert, la librairie Tropismes déploie ses labyrinthes et ses charmes Par Eléonore Sulser, Bruxelles

Tropisme. Mouvement d’un organisme qui s’oriente en fonction d’une cause extérieure. Au pluriel: titre d’un livre de Nathalie Sarraute publié en 1957, chez Minuit. Au pluriel toujours, et en écho aux deux premières définitions, Tropismes est une librairie somptueuse et industrieuse, tranquille et foisonnante, située dans les Galeries royales Saint-Hubert, non loin de la Grand-Place, en plein centre de Bruxelles.

«La littérature, tout ce que racontent les livres, peut modifier la vie des gens. Les livres emmènent leurs lecteurs ailleurs, induisent des changements. Cela semblait un bon nom pour une librairie», raconte Manuela Federico, libraire qui – elle était encore étudiante – est de l’aventure de Tropismes depuis le début.

Une pile de Tropismes – le livre – trône toujours sur une table de cette librairie inaugurée en 1984. Nathalie Sarraute était venue pour l’occasion, se souvient Brigitte de Meeûs, cofondatrice de Tropismes, et qui dirige, aujourd’hui encore, la librairie demeurée indépendante. Libraire chevronnée, Brigitte de Meeûs tenait, à Wavre, une petite librairie baptisée Calligrames. De son côté, son futur associé Jacques Bauduin possédait une librairie minuscule nommée Macondo, dans la galerie Bortier, ­un autre passage couvert du centre de Bruxelles construit au milieu du XIXe siècle en même temps que les Galeries royales Saint-Hubert, selon les plans du même architecte, Jean-Pierre Cluysenaar. Chacun désirait un espace plus grand. Avec le soutien des Editions de Minuit et du Seuil notamment, ils s’installent ensemble au 11, galerie des Princes. Y travaillent aujourd’hui une trentaine de personnes, libraires spécialisés, «artisans» du livre, as des recherches. «A Tropismes, on peut commander un livre en polonais et on vous le trouve», explique Manuela Federico.

Si tropisme il y a chez Tropisme, ce n’est pas seulement littéraire ou bibliophile: le cadre est pour beaucoup dans la séduction, souvent instantanée, qu’éprouve le lecteur-fureteur lorsqu’il pénètre dans ce lieu. Il se retrouve dans un endroit peuplé de livres choisis et disposés avec soin certes, mais aussi dans un lieu démultiplié par des miroirs, agrémentés de colonnes qui grimpent vers un plafond ouvragé. Depuis la mezzanine – rayon Beaux-Arts –, le visiteur plonge d’un coup d’œil sur les livres, les miroirs, les ors et les bois travaillés.

Le décor témoigne de l’esprit de luxe qui habitait les concepteurs des galeries, destinées à remplacer avantageusement la petite rue Saint-Hubert, à permettre la promenade et l’installation de négoces luxueux loin du dédale des rues qui entouraient la Grand-Place, à célébrer, sous Léopold Ier, l’essor d’une bourgeoisie nantie. Là où s’installera Tropismes se trouve d’abord une salle de bal – d’où les miroirs et les dorures –, où les jeunes filles de la bonne société apprennent à danser. Les galeries aussi ont leur part littéraire: Baudelaire, les arpente lorsqu’il séjourne non loin de là; il donne quelques conférences au Cercle artistique et littéraire devenu aujourd’hui la Taverne du Passage; Verlaine en fureur y trouve, chez un marchand d’armes, le fameux pistolet dont il se sert le jour même, le 10 juillet 1975 pour tirer sur Rimbaud…

Malgré l’affluence en période touristique qui rend pénible la progression dans ces galeries qui relient la rue du Marché-aux-Herbes et la rue Montagne-aux-Herbes-Potagères, Tropismes, reste un lieu un peu secret, un peu à part. Si la foule déambule massivement auprès de la Reine, plus proche de la Grand-Place, elle est plus clairsemée du côté du Roi et s’évapore dans la petite galerie des Princes, perpendiculaire à la galerie du Roi et la rue des Dominicains. C’est là, au numéro 11, que Tropismes a son enseigne principale; ses vitrines où s’exposent littérature, philosophie, histoire, sociologie. Une autre vitrine raconte la Belgique. Clin d’œil: entre des livres sur le Congo et un ouvrage sur le peintre Alechinsky trône un volume sur Johnny Hallyday…

«Dès le départ, cette partie des galeries était moins fréquentée», se souvient Manuela Federico. Il a fallu ramener les gens vers ce lieu qui, juste avant Tropismes, était voué à la nuit. S’y trouvait le Blue Note, où les plus grands jazzmen se sont produits. Depuis, on y a entendu Danilo Kis, Cees Nooteboom, Nancy Huston, Andreï Kourkov, Yu Hua, Hugo Claus pour ne citer que quelques écrivains. «On fête chaque nouveau livre de Jean-Philippe Toussaint», s’amuse Manuela Federico. Il faut dire que le romancier est à la fois Bruxellois et enfant de Minuit (les éditions).

Musique de bal, musique de jazz, musique des mots dans toute leur diversité. De manière presque organique, Tropismes a grandi de tous les côtés, déployant ses labyrinthes. Pas question de toucher à l’architecture des galeries, classée depuis 1986, c’est donc en sous-sol, dans les caves, que s’installeront très vite les sciences humaines, la philosophie, la psychologie, les religions; l’histoire qui reste en surface. Suivent les poches, et les polars. Un appartement, au-dessus de la librairie accueille aussi des rencontres et bientôt, peut-être, un salon de thé. A Bruxelles, impossible de se passer de BD. Si ce n’est pas le point le plus fort de Tropismes – où littérature, théâtre, poésie et sciences humaines sont des piliers appréciés des habitués –, les libraires ont ouvert une succursale pour les bulles et la jeunesse. Elle donne sur la galerie du Roi. Elle est reliée, depuis 2007, aux locaux d’origine par les sous-sols et par une cour minuscule aménagée en jardin, qui fait la fierté et le bonheur des libraires. On y voit le ciel, comme nulle part ailleurs dans les galeries couvertes.

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