Plusieurs écrivains de la Suisse alémanique ont joué un rôle dans ma vie, et parmi eux, bien sûr, Max Frisch et Friedrich Dürrenmatt. Mais, dans la durée, celui avec lequel les échanges ont été les plus féconds, et cela sur plusieurs plans, c'est Otto F. Walter. Nous étions les deux parmi les fondateurs des Journées littéraires de Soleure, et dans ce cadre, nous nous rencontrions assez souvent. Nous avons beaucoup parlé. De la Suisse, de nos différences, de la littérature engagée, de la politique. C'est entre autres à cause de lui que je me suis lancée dans la politique active, ne voyant pas, à l'époque, comment concilier dans un livre la critique de la réalité et la littérature.

J'avais lu, peu après sa parution, son premier roman, Der Stumme (La Dernière Nuit), dont j'avais beaucoup admiré à la fois la structure et le sujet et j'ai continué à lire ses livres quand ils paraissaient; mais celui qui a été pour moi le plus important, c'est Zeit des Fasans (Le Temps du faisan). Walter y déroule, de 1930 à nos jours, l'histoire d'une famille influente de la région de «Jammers», ville qui ressemble étrangement à Olten, de même que la famille Winter révèle de larges traits de la famille Walter. Si cette reconstitution familiale est tout de même sensiblement transposée, Thomas Winter, bien qu'écrit à la troisième personne, doit manifestement beaucoup à la vie de Walter. J'ai découvert alors tout un pan de l'intimité d'Otto F., et il m'est devenu encore plus proche. Invités ensemble pour un séminaire à Villars-les-Moines par les Archives littéraires suisses, lui pour ce Temps du faisan, moi pour Trop petits pour Dieu, nous avons pu constater par ailleurs à quel point notre vision de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale était comparable – en dépit de tous les Röstigraben. Mais son Thomas disposait d'une documentation importante, tandis que mon héroïne ne disposait que des informations censurées de l'époque.

Cependant, la révélation de ce livre a été pour moi la description (vécue) des ravages que peut causer un certain catholicisme, et j'ai découvert alors avec stupéfaction qu'ils ressemblaient de façon assez inattendue aux ravages d'une éducation calviniste.

De tout cela aussi, nous avons beaucoup parlé. Au bistrot; dans le train, entre Zurich et Soleure; puis, encore, chez lui, pendant les quelques mois où il a affronté son cancer avec une lucidité qui ne lui épargnait rien, ni l'espoir ni le désespoir.

Et là, j'ai vu de quelle cohérente probité était la démarche d'un homme qui revendiquait sa liberté jusque sur ce seuil terrifiant de sa propre mort: une image qui demeure importante pour moi.

Vit à Peseux. Dernier livre publié: «Si vivre est tel», poèmes (L'Age d'Homme/Ecrits des Forges).