En 1930, une jeune femme de vingt-deux ans, issue d'une famille de la bourgeoisie juive de Turin, fait paraître un bref roman intitulé Val d'Oltra. On cherchera vainement le nom de Paola Malvano dans les encyclopédies littéraires: ce premier livre ne sera suivi d'aucun autre. Pourtant, la critique lui réserve un accueil plutôt chaleureux. C'est que l'auteur, malgré sa jeunesse, y fait preuve d'une remarquable maturité. Ce n'est pas par hasard qu'elle fréquente des écrivains et intellectuels tels que Cesare Pavese, Giacomo De Benedetti et Natalia Ginzburg.

A l'époque où elle écrit Val d'Oltra, Paola Malvano fréquente un groupe d'étudiants antifascistes, puis s'implique dans l'aide aux réfugiés juifs fuyant l'Allemagne. En 1934, elle épouse le peintre Renzo Luisada et quatre ans plus tard, suite à la promulgation des lois raciales par le régime fasciste, elle quitte l'Italie pour s'établir en Palestine. Elle vit actuellement à Jérusalem. Son unique roman, réédité il y a cinq ans en Italie avec un grand succès, va être publié incessamment en hébreu, septante ans après sa première parution.

Si Val d'Oltra avait frappé les critiques par l'étonnante maturité de son propos, il retient aujourd'hui l'attention par la qualité de son écriture, qui préfigure le style romanesque des décennies suivantes. Sa structure rappelle celle des romans courts de Mario Soldati: la narratrice n'est pas la protagoniste, mais le témoin de l'histoire. Quant au mode de narration, nous sommes assez proches de l'univers de Lalla Romano: les personnages sont évoqués avec amour et pudeur, et leur drame suggéré avec une infinie délicatesse.

L'action a pour cadre un sanatorium et se fonde essentiellement sur des discours rapportés, comme dans La Montagne magique de Thomas Mann, paru quelques années plus tôt, mais les ressemblances s'arrêtent là. Val d'Oltra, extraordinairement concis et dépouillé, se concentre sur un seul personnage, Ianne, qui raconte à la narratrice l'histoire de sa famille. Le récit est interrompu au gré des caprices de la jeune fille et se termine lorsque celle-ci quitte définitivement l'établissement.

Les événements contés par Ianne à sa jeune camarade recèlent leur lot de joies et de souffrances, mais c'est une subtile et touchante ironie qui caractérise la narration. Les ingrédients romanesques sélectionnés par Paola Malvano n'ont rien d'original; leur traitement, par contre, révèle une sensibilité exceptionnelle. Tout est dans le non-dit: les personnages n'exhibent jamais leurs sentiments. C'est au lecteur de deviner leur drame intérieur, leur sourd déchirement. Le cours tragique de l'Histoire ajoute encore à l'émotion que procure la lecture de ce livre intelligent et pudique. C'est un monde destiné à disparaître qui est décrit ici, avec une nostalgie annonciatrice.

Paola Malvano

Val d'Oltra

Trad. de Tessa Parzenczewski

et Marguerite Pozzoli

A la Croisée, 110 p.