Manuel Vásquez Montalbán

Et Dieu est entré dans La Havane

Trad. de M. Béguin-Clerc et J.-P. Clerc

Seuil, 574 p.

Avis aux montalbano-dépendants: s'ils s'attendent à trouver dans Et Dieu est entré dans La Havane (Y Dios entró en La Habana, 1998) leur drogue favorite, ils seront déçus. Il ne s'agit ni d'une aventure de Pepe Carvalho, ni d'une de ces savoureuses ou bouleversantes fictions littéraires à base historique comme Galindez ou comme Ou César ou Rien. Montalbán apporte ici une contribution à l'Histoire avec un grand H, et à la réflexion sur les rapports entre révolution et religion.

Prenant prétexte de la visite de Jean-Paul II à La Havane en 1998, l'auteur se livre à un vaste tour d'horizon sur ce qu'a été l'histoire cubaine au cours du siècle passé et surtout depuis la conquête du pouvoir par Fidel Castro. Sa sympathie (nuancée) pour le régime n'est pas douteuse. Fils d'un militant syndicaliste, communisant lui-même sous Franco, Montalbán admire en Cuba, où il s'est maintes fois rendu, ce qu'on pourrait appeler son côté «José Bové», c'est-à-dire son refus opiniâtre – et chèrement payé par un implacable blocus – d'accepter une mondialisation qui est une facette de l'hégémonie et de l'impérialisme américains: la prise en main déguisée ou brutale, par dictateurs interposés, de l'économie et des cultures latino-américaines, des Caraïbes jusqu'au Chili. Dénonçant cette mainmise et la dette exorbitante des pays pauvres, Cuba a été le havre et le phare des intellectuels révolutionnaires d'Amérique du Sud comme Garcia Marquez et cent autres.

Voici ce que tente d'embrasser ce livre: un combat de David contre Goliath, une tentative presque incroyable de promouvoir un modèle différent. Différent aussi du modèle soviétique. L'URSS n'éblouissait pas les Cubains qui ont accepté son aide par nécessité mais sans allégeance servile, et tenu en lisière les prosoviétiques (Castro, qui fut un bon élève des jésuites, n'a jamais persécuté l'Église d'une île foncièrement catholique ou plutôt syncrétique). Cet ouvrage combat le mythe de la soviétisation de Cuba, la diabolisation alimentée par les émigrés de Miami. D'où l'importance que Montalbán attache à la visite pontificale, longuement préparée, de 1998. Le pape ne s'est pas rendu chez le diable, mais chez des hommes. Certes, Jean-Paul II n'a jamais encouragé la «théologie de la libération»; mais il a toujours considéré le règne du dollar et le modèle américain comme un terrible appauvrissement spirituel. L'obstiné et charismatique Woytila, l'obstiné et charismatique Castro convergent sur le plan de la morale. Parce que le capitalisme se révèle incapable de satisfaire les besoins de l'immense majorité des hommes et aggrave les inégalités et les injustices sur toute la planète.

Cette somme est copieuse, et, pour les francophones qui n'ont suivi l'aventure cubaine qu'en gros et de loin, ses quinze chapitres sont parfois ardus. Un index des personnes compterait des centaines de noms. Montalbán retrace la jeunesse de Fidel, mêle des souvenirs personnels, multiplie les anecdotes (Aznar pincé conseillant à Castro de changer de cravate), cite abondamment un grand nombre de sources, des ouvrages érudits, des extraits de presse, des entretiens à bâtons rompus avec quantité de témoins, artistes, ecclésiastiques, fonctionnaires (par exemple sur la politique urbanistique du pouvoir, le sort de tel ou tel intellectuel disgracié). Comme l'histoire brûle toujours des mêmes feux, l'épilogue livre un échange de lettres sur l'indigénisme entre le «nihiliste actif» Montalbán, revenu des utopies révolutionnaires, et le sous-commandant Marcos: «La personne est le véritable sujet d'une Histoire elle-même orientée vers un avenir meilleur, ou en tout cas moins mauvais.»