Dans son précédent livre, Patrick Modiano tentait de recréer la courte vie d'une adolescente disparue, Dora Bruder, née à Paris de parents étrangers et déportée à Auschwitz à seize ans. Cette quête fraternelle semble avoir laissé des traces chez l'écrivain, qui la prolonge aujourd'hui en racontant à la première personne le destin incertain de trois jeunes inconnues. Avec ce recueil de nouvelles, nous ne sommes plus sous l'Occupation, mais dans l'autre période de prédilection de l'écrivain: le début des années 60, suggéré par quelques allusions à la guerre d'Algérie. L'article indéfini du titre Des Inconnues est pleinement justifié par le peu que nous savons de ces narratrices anonymes: leur âge (entre seize et dix-neuf ans) et une même disponibilité inquiète.

On retrouve ici des traits communs à beaucoup de personnages jeunes de Modiano: un passé difficile, le déracinement et la solitude, le goût de la fugue, une semblable indécision vis-à-vis du travail et des sentiments qui leur fait préférer les expédients aux engagements. On retrouve aussi les beaux quartiers de Paris et sa banlieue, Annecy, Londres et la Suisse comme lieu géométrique de l'absence et de discrets échanges d'argent. Et le même naturel dans l'art de raconter une histoire improbable, fondée sur des rencontres de hasard, en mariant le flou des situations et la netteté d'une écriture lisse jusqu'au mystère.

Jeunes, jolies, mais seules et vulnérables, les trois narratrices de Modiano se racontent, sans qu'on sache à qui, comme si elles protestaient à l'avance contre le sort qui les attend forcément: l'oubli, le silence, le néant. L'une a quitté Lyon pour monter à Paris retrouver un couple rencontré pendant ses vacances de petite dactylo à Torremolinos, après avoir essayé d'être mannequin; orpheline de père mise en pension chez les bonnes sœurs par sa mère, l'autre, qui a «la beauté du diable», a fait le mur pour gagner sa vie grâce à de petits emplois temporaires en Haute-Savoie et sur les rives du Léman; la dernière a regagné Paris après avoir connu une déception sentimentale à Londres, et elle se morfond à garder durant son absence l'atelier d'un artiste, proche des abattoirs de chevaux du XVe arrondissement.

Ce qui leur arrive est banal mais décisif: trente ans plus tard, la première se souvient de sa liaison avec un certain Guy Vincent (mais ce n'était pas son vrai nom) qui lui fait connaître le Beau-Rivage à Lausanne et l'Hôtel du Rhône à Genève, où il rencontre «de drôles de types», avant d'être peut-être arrêté par la police française pour ses activités pro-algériennes; la deuxième raconte avec une précision topographique ses allées et venues entre Talloires, Annecy, Lausanne et Genève, jusqu'au viol auquel elle échappe en abattant son «employeur» avec le pistolet hérité de son père; quant à la troisième, elle suggère s'être laissé séduire par une femme, adepte de la secte du docteur Bode, pour «en savoir davantage sur la vie, sur ses lumières et sur ses ombres».

On n'a jamais si bien évoqué cette angoisse diffuse qui peut vous serrer le cœur dans la foule pressée des interminables couloirs du métro ou dans ses wagons déserts le soir. Ou ce sentiment de temps vide, suspendu – contrairement au titre du roman au lyrisme désuet de Brasillach, Comme le Temps passe, dont se moque sans retenue une des narratrices de Modiano, et sans doute l'auteur lui-même. En donnant la parole à ces inconnues pleines d'espoir qui traversent l'existence dans une sorte de brouillard, l'écrivain se souvient sans doute lui-même des jours anciens: «Et je me disais que ce n'était pas un hasard si j'avais échoué seule aux portes de Paris. J'étais arrivée à proximité d'une frontière, j'étais en transit pour quelque temps encore, mais j'allais bientôt franchir la frontière et connaître une nouvelle vie.»

Patrick Modiano, Des Inconnues Gallimard, 160 p.